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		<title>Dorian Rossel</title>
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		<dc:date>2012-04-10T19:56:11Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Karen</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Art &#8211; Th&#233;&#226;tre :&lt;/strong&gt; Entretien avec Dorian Rossel &#224; l'occasion de la repr&#233;sentation de &lt;i&gt;Quartier Lointain&lt;/i&gt;, pr&#233;par&#233; et r&#233;alis&#233; par Karen Lavot-Bouscarle, novembre 2011.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.artkopel.com/entretiens/" rel="directory"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L150xH150/dorian-rossel-theatre-a991e.jpg?1766146313' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec le metteur en sc&#232;ne et com&#233;dien suisse Dorian Rossel &#224; l'occasion de la repr&#233;sentation de &lt;i&gt;Quartier Lointain&lt;/i&gt; au Lieu Unique &#224; Nantes, pr&#233;par&#233; et r&#233;alis&#233; par Karen Lavot-Bouscarle, le 16 novembre 2011.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Au retour d'un voyage d'affaire, un homme, au seuil de la cinquantaine, fait un d&#233;tour par sa ville natale. Il est alors projet&#233; dans le pass&#233; o&#249; il revit l'ann&#233;e de ses quatorze ans dans son corps d'enfant mais avec sa conscience d'adulte. C'est l'occasion pour lui de d&#233;lier un drame familial et de tenter de comprendre la disparition myst&#233;rieuse de son p&#232;re survenue cette m&#234;me ann&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans une invitation &#224; la r&#234;verie, &lt;i&gt;Quartier Lointain&lt;/i&gt; aborde le th&#232;me fantastique du voyage dans le temps, et fait surgir les interactions sensibles entre les &#233;v&#233;nements pass&#233;s et la vie pr&#233;sente. Inspir&#233; par cette odyss&#233;e initiatique, Dorian Rossel adapte librement le r&#233;cit de Taniguchi.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_247 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;74&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.artkopel.com/IMG/jpg/dorian-rossel-theatre.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L500xH500/dorian-rossel-theatre-05087.jpg?1766191021' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Dorian Rossel
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Com&#233;dien et metteur en sc&#232;ne&lt;br class='autobr' /&gt;
&#169; Karen Lavot-Bouscarle 2011
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Karen Lavot-Bouscarle &#8212;&lt;/strong&gt; Qu'est-ce qui vous a attir&#233; le plus dans l'&#339;uvre de Taniguchi, et qui a d&#233;clench&#233; votre d&#233;sir de le porter sur les planches ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dorian Rossel &#8212;&lt;/strong&gt; Je ne suis pas le seul &#224; &#234;tre sensible aux &#339;uvres de Taniguchi, mais avant tout, l'histoire m'a percut&#233; tr&#232;s fort, et j'ai pens&#233; que je n'avais pas souvent vu cette qualit&#233; et cette finesse au th&#233;&#226;tre. Un projet en amenant toujours un autre, nous venions de monter &lt;i&gt;Lib&#233;ration sexuelle&lt;/i&gt;, un spectacle beaucoup plus d&#233;construit, punk et explosif. Avec ce nouveau projet nous avons alors voulu aller dans une autre direction et raconter une histoire avec un fil assez t&#233;nu finalement. Comment dans cette chose extr&#234;mement simple, on essaie d'y mettre le plus de profondeur pour que &#231;a touche &#224; des choses universelles et fortes. &#199;a ne vient pas d'un coup, on commence &#224; y penser, on r&#233;fl&#233;chit &#224; comment le faire, et c'est au fur et &#224; mesure que l'on sait si c'est possible ou non, jusqu'au moment o&#249; l'on d&#233;cide de se lancer. Il y a un go&#251;t du risque qui parfois est vraiment vital, il faut que les artistes soient dans une prise de risques vis &#224; vis de leur art, qu'ils aillent en terre inconnue. On a d&#251; se remettre en question dans nos savoir-faire car on devait fournir une &#233;quivalence visuelle au dessin et explorer les possibles du langage sc&#233;nique pour essayer de donner cette d&#233;licatesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous posez la question de comment Taniguchi r&#233;ussit, avec une d&#233;licatesse et une sobri&#233;t&#233; infinie, &#224; faire surgir une &#233;motion aussi forte. Comment, avec cette sobri&#233;t&#233; du d&#233;cor, cette absence des accessoires repr&#233;sent&#233;s et tous ces proc&#233;d&#233;s de d&#233;calage, vous y parvenez aussi bien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. R. &#8212;&lt;/strong&gt; Je pense que nous avons d&#251; passer par les m&#234;mes affres que Taniguchi lui-m&#234;me. J'ai l'impression qu'il a d&#251; revenir cent fois sur l'ouvrage en essayant d'&#233;purer, de revenir, requestionner, redessiner... et nous avons fait pareil. C'est avant tout un travail de longue haleine, tr&#232;s empirique : on essaie les choses et on se demande s'il ne manque pas une dimension, en continuant &#224; ouvrir des portes car quelque chose manque toujours, quelque chose d'inaccessible. L'&#234;tre humain est complexe, un peu comme une boule &#224; facettes. Une &#339;uvre d'art a aussi beaucoup de portes d'entr&#233;e, beaucoup de lectures et de compr&#233;hensions possibles, beaucoup de richesses insoup&#231;onn&#233;es. Quand on commence &#224; trouver une &#233;quivalence sc&#233;nique &#224; une bande-dessin&#233;e comme &lt;i&gt;Quartier Lointain&lt;/i&gt;, il y a parfois quelque chose si on a de la chance, mais il manque toujours un, deux, trois, quatre aspects, et lors d'une autre improvisation, un autre aspect appara&#238;t, comme le ludisme, ou une grande simplicit&#233;. On se dit alors que c'est proche de Taniguchi, et pourtant, 90 % de l'improvisation est &#224; jeter ; mais c'est l'accumulation de ces 10 % de chaque essai qui nous rapproche de quelque chose d'essentiel et qu'on tente de faire coexister dans une m&#234;me sc&#232;ne pour que le r&#233;sultat soit riche &#224; 100 %. Il nous arrive de travailler une semaine sur quelque chose pour finalement voir que c'est une fausse piste ; il faut savoir jeter. Tout cela demande du temps. Le temps est la diff&#233;rence essentielle entre le cin&#233;ma et la t&#233;l&#233;vision, et c'est ce que je demande lorsque je fais une cr&#233;ation. Les t&#233;l&#233;films sont faits dix fois plus vite que les films, que ce soit au niveau du sc&#233;nario, du tournage ou du montage, on va toujours aux premi&#232;res id&#233;es, alors que souvent ce ne sont pas les plus pertinentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment ne pas mettre son ego dans quelque chose ? Le but n'est pas &#8212; nous &#8212; d'appara&#238;tre, mais de faire appara&#238;tre ce qu'il y a d'&#233;tonnant et de vertigineux dans l'&#234;tre humain et parfois dans sa nudit&#233;. C'est l&#224; parfois, quand on rencontre quelqu'un dans un bistrot par exemple, il y a un moment o&#249; l'on arr&#234;te de vouloir &#234;tre beau, plus intelligent, plus ceci ou cela... Il y a des moments o&#249; l'on est dans des mondanit&#233;s, dans des choses pr&#233;-pens&#233;es, pr&#233;-m&#226;ch&#233;es, mais il y a en permanence ces moments de vie qui sont l&#224;. Il s'agit de les voir, de d&#233;passer ses envies de gloire, de fanfaronnade et de prendre le risque d'entrer sur sc&#232;ne avec sa nudit&#233;. Je crois que quand on aime, ce n'est pas une histoire d'ego et que dans la vie, on perd plus de temps &#224; essayer d&#233;sesp&#233;r&#233;ment d'&#234;tre aim&#233;, ce qui ne nous rend pas tr&#232;s aimable, alors que parfois tout est d&#233;j&#224; l&#224;, lorsqu'on arr&#234;te la course folle de la performance et qu'on essaie de se rapprocher un peu de soi. Je ne cherche pas &#224; faire de la philosophie de bas &#233;tage, mais c'est ce qui m'int&#233;resse dans le rapport avec les com&#233;diens.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne souhaite pas que les spectateurs se perdent dans l'illusion th&#233;&#226;trale mais plut&#244;t qu'ils se retrouvent. La fascination peut rendre aveugle, or je me demande comment &#234;tre plus conscient, plus pr&#233;sent, dans ce moment partag&#233; qui est une des derni&#232;res sp&#233;cificit&#233;s du th&#233;&#226;tre : quelque chose qui n'est pas pr&#233;-enregistr&#233; mais qui se vit &#224; un endroit pr&#233;cis, un jour pr&#233;cis, avec une certaine communaut&#233; r&#233;unie ce jour l&#224;. On a beaucoup &#224; apprendre des diff&#233;rents arts et de leurs sp&#233;cificit&#233;s, et quand on travaille, on r&#233;fl&#233;chit beaucoup en termes cin&#233;matographiques aussi, on se demande comment un cin&#233;aste traiterait le sujet. D'une certaine mani&#232;re, nous avons aussi fait l'adaptation cin&#233;matographique de &lt;i&gt;Quartier Lointain&lt;/i&gt; avant que le film sorte, et nous avions pris de toutes autres options... J'ai &#233;t&#233; un peu d&#233;&#231;u par le film car je m'attendais &#224; &#234;tre bouscul&#233; par des options que je n'avais pas pens&#233;es, et j'ai plut&#244;t constat&#233; des options qu'on avait d&#233;j&#224; test&#233;es et qu'on savait ne pas fonctionner. L'ont-ils fait trop vite ? Ont-ils voulu faire un succ&#232;s ? Le cin&#233;ma raconte parfois mieux les histoires que le th&#233;&#226;tre sur certains aspects, mais d'autres ne pourront jamais &#234;tre capt&#233;s par le cin&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Les r&#244;les sont &#233;chang&#233;s au cours de la pi&#232;ce, d'entr&#233;e un homme joue le r&#244;le d'une m&#232;re ou d'un chien, et un quinquag&#233;naire ou tout un groupe, celui d'un enfant de 14 ans... Pourquoi ce choix sur la distribution des r&#244;les, et comment se passe la direction des com&#233;diens ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. R. &#8212;&lt;/strong&gt; Rien n'est d&#233;cid&#233; dans nos t&#234;tes avant le d&#233;but du travail au plateau. Je r&#233;unis avant tout des com&#233;diens talentueux qui sont dans une recherche de qualit&#233; d'&#234;tre humain et en paix avec leur n&#233;vrose ! Quand je les r&#233;unis, on ne sait pas qui va jouer quoi, tout le monde essaie tous les r&#244;les. Au fur et &#224; mesure des r&#233;p&#233;titions, on se rend compte que c'est int&#233;ressant que tel corps prenne le r&#244;le d'Hiroshi, et &#224; d'autres moments, tel autre com&#233;dien. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce prologue que vous &#233;voquez est une mani&#232;re de dire que tout est possible au th&#233;&#226;tre et de tisser un lien de complicit&#233; avec l'intelligence des spectateurs. C'est aussi une prise de contact avec le public. Quand on entre dans une pi&#232;ce, normalement on dit bonjour aux gens qui s'y trouvent, et je me suis demand&#233; pourquoi dans une pi&#232;ce de th&#233;&#226;tre les gens ne nous disaient pas bonjour alors qu'on allait passer une heure trente ensemble. J'aime que les com&#233;diens arrivent d'abord en tant qu'eux-m&#234;me et disent bonjour ; ce petit clin d'&#339;il est revenu de diff&#233;rentes fa&#231;ons dans plusieurs spectacles... mais je ne sais pas si je le ferai toujours ! J'aime beaucoup cette sensation qu'au th&#233;&#226;tre, nous pouvons entrer dans des choses totalement vertigineuses &#224; partir de presque rien. C'est une connivence, on construit un code avec le spectateur : on peut prendre un drap, le mettre en chiffon, le tenir dans ses bras en disant &#171; mon b&#233;b&#233; &#187;, et ce drap devient un b&#233;b&#233;. Si on le jette au sol, c'est comme si on avait jet&#233; un b&#233;b&#233; alors qu'on a seulement jet&#233; un drap ! Si on le d&#233;chire, c'est comme si on arrachait les membres du b&#233;b&#233;, &#231;a peut &#234;tre extr&#234;mement violent alors que ce n'est qu'un drap. C'est m&#234;me plus violent que si on essaie de simuler avec une poup&#233;e tr&#232;s r&#233;aliste et du sang qui gicle, car alors, on voit bien que tout est faux. En allant d&#233;lib&#233;r&#233;ment dans quelque chose de faux avec l'accord des spectateurs, on peut parfois &#234;tre dans quelque chose de plus vrai ; l'imaginaire des spectateurs est bien plus fort que notre soucis de r&#233;alisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand tout un groupe joue le r&#244;le d'un personnage, cela renvoie &#224; la dimension du c&#339;ur qui est une des origines du th&#233;&#226;tre. On nous a beaucoup renvoy&#233; l'aspect bande-dessin&#233;e l&#224; o&#249; &#231;a nous a plut&#244;t replong&#233; dans la Comedia Del Arte. Est-ce la bande-dessin&#233;e qui a pris &#224; la Comedia Del Arte ? Un lien tr&#232;s fort nous est apparu entre les deux. J'aime quand des cr&#233;ateurs explorent de nouvelles formes de faire du th&#233;&#226;tre, et j'aime encore mieux quand on sent qu'il y a une connaissance et une r&#233;flexion sur le th&#233;&#226;tre originel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le th&#233;&#226;tre est d'abord un groupe d'&#234;tres humains qui se mettent ensemble pour raconter une histoire &#224; d'autres, c'est la dimension chorale. Tous ensemble portent l'histoire, plus qu'un personnage ; tous portent cette histoire d'Hiroshi, et quand ils jouent le r&#244;le du chien ou de la grand-m&#232;re, ils la l&#226;chent juste pour aller prendre une figure. Nous avons pens&#233; qu'en utilisant cette dimension, nous ne focalisions pas sur un seul corps d'Hiroshi, et qu'ainsi, il ne repr&#233;sentait pas un seul &#234;tre humain. Tous ceux qui ont lu &lt;i&gt;Quartier Lointain&lt;/i&gt; se sont projet&#233;s dans le r&#244;le d'Hiroshi et non dans celui de la grand-m&#232;re, de la fille ou de la femme... Tous voulaient raconter cette histoire depuis son point de vue !&lt;br class='autobr' /&gt;
J'aime rendre compte de la complexit&#233; de l'&#234;tre et de son caract&#232;re universel, car toute l'humanit&#233; doit se poser la question de savoir s'il est &#224; sa place, s'il n'a pas un doute sur ses certitudes de choix de vie, s'il n'est pas dans une illusion par rapport &#224; l'image qu'il s'est construite de son p&#232;re, et si l'on est pas tous en train de s'illusionner en permanence sur ce que nous croyons conna&#238;tre des autres ? Je suis tr&#232;s touch&#233; de penser que ce sont parfois les personnes les plus proches de nous, et que nous croyons conna&#238;tre le mieux, qui nous surprennent le plus. Nous entendons parfois des professeurs dire de nos enfants qu'ils sont comme-ci ou comme-&#231;a, ou quelqu'un dire &#171; Oui, je vois bien comment tu es, toi ! &#187; Nous nous permettons de circonscrire un &#234;tre humain alors que nous ne sommes m&#234;me pas capables de faire le tour de nous-m&#234;me ! La publicit&#233; le fait en permanence, elle tente de r&#233;duire l'&#234;tre &#224; quelque chose de mat&#233;riel alors qu'on sait que nos r&#234;ves sont bien plus fous. Toute la publicit&#233; vise &#224; dire que ce que vous &#234;tes, c'est un I-Phone, les slogans publicitaires le disent : &#171; J'en ai r&#234;v&#233;, Sony l'a fait &#187;, &#171; Ma Corsa, c'est tout moi &#187; et si vous mettez ce parfum, vous serez beau, vous serez telle personne... C'est int&#233;gr&#233;, on ne le voit plus. Pourtant, il y a dans l'&#234;tre humain une part bien plus folle, plus vaste, plus vertigineuse et plus incernable, mais c'est difficile d'accepter de ne pas savoir qui est l'autre, de ne pas savoir d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Soup&#231;ons&lt;/i&gt;, le projet que nous avons mont&#233; d'apr&#232;s &lt;i&gt;The Staircase&lt;/i&gt;, la s&#233;rie documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, propose une histoire o&#249; tout le monde tente de d&#233;finir un &#234;tre, mais plus ils essaient et moins nous savons qui il est ; surtout, nous n'acceptons pas de ne pas savoir. C'est tr&#232;s dur d'&#234;tre devant une &#233;nigme et de ne pas pouvoir y mettre de solution, on a toujours besoin de savoir ce qu'il s'est pass&#233;. Le fonctionnement du cerveau humain est tr&#232;s int&#233;ressant, la fa&#231;on dont il comble le vide... Jusqu'&#224; quel point nous confrontons-nous &#224; ce vide ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Le th&#233;&#226;tre permet aussi d'arr&#234;ter le temps un petit moment, de vivre trente secondes de silence avec 500 personnes, je trouve que c'est un vertige qui fait frissonner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; L'humour est important pour traiter un sujet si pesant. De m&#234;me que les r&#244;les invers&#233;s, les d&#233;cors renvers&#233;s, sc&#232;nes vues du dessus, les mimes et bruitages de bouche... autant de repr&#233;sentations d&#233;cal&#233;es qui contribuent &#224; porter la narration sans pour autant tomber dans l'effet. Comment parvenez-vous &#224; cet &#233;quilibre avec des moyens aussi surprenants qu'inattendus ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. R. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est un peu tout l'art du th&#233;&#226;tre, comme un &#233;quilibriste, si &#231;a bascule d'un c&#244;t&#233; ou de l'autre c'est foutu. Nous avons eu une repr&#233;sentation &#224; Fribourg, en Suisse, o&#249; les gens riaient tr&#232;s fort au d&#233;but, et nous nous sommes demand&#233;s comment nous allions les emmener dans les autres &#233;motions. J'ai eu assez peur au d&#233;but, et puis &#231;a a fonctionn&#233;. Si d'entr&#233;e on dit que c'est un drame, alors on est dans le drame et on en sort plus, et si c'est juste un spectacle comique, il manque aussi quelque chose. Nous pouvons comparer &#231;a &#224; la relation entre deux &#234;tres : si &#231;a se passe bien physiquement, avec la possibilit&#233; d'une grande sinc&#233;rit&#233; mais qu'il n'y a aucun humour, il manque quelque chose... et si ce n'est que de la franche rigolade, &#231;a ne suffit pas non plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'humour vient tout seul avec les gens avec qui je travaille, mais parfois je demande &#224; ce que ce soit mis de c&#244;t&#233; car ce n'est pas la premi&#232;re chose recherch&#233;e. Ensuite, il faut peut-&#234;tre regarder ce que l'on a cr&#233;&#233; avec une distance ludique, et ajouter quelques petites touches. C'est une invitation pour le spectateur &#224; se d&#233;tendre, car, que se passe-t-il lorsqu'on entre dans une salle de spectacle sans savoir ce que l'on va voir ? Pour ma part, j'ai aussi une appr&#233;hension en moi, je ne sais pas ce qu'il va se passer, je me demande s'ils ne vont pas monter sur mes genoux et m'embrasser ! Je ne sais pas ! Nous ne savons pas ce qu'il va se passer au th&#233;&#226;tre. Il n'y a pas d'&#233;cran, comme au cin&#233;ma o&#249; il y a cette lumi&#232;re qui vient de derri&#232;re pour se refl&#233;ter devant nous, o&#249; nous sommes prot&#233;g&#233;s. Je demande aux com&#233;diens d'essayer de faire comprendre aux spectateurs que nous ne sommes pas l&#224; pour les agresser, mais pour construire avec eux ; un peu comme lorsqu'on est invit&#233; quelque part et que l'on tente une blague, on voit si l'on peut rire de quelque chose ou pas. Le th&#233;&#226;tre ne vaut la peine que s'il est aussi riche que la vie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Parfois, des gens me disent que j'ai ajout&#233; de l'humour au livre... Mais quand je l'ai lu, j'ai trouv&#233; qu'il y en avait, et qu'il y avait aussi une distance. Si on sort les violons d&#232;s la deuxi&#232;me page, on ne peut pas tenir jusqu'&#224; la fin, il faut user des violons quand il y en a besoin et &#171; laisser les gondoles &#224; Venise ! &#187; J'adore ce titre de l'adaptation de &lt;i&gt;Lorenzaccio&lt;/i&gt; par Sophie Perez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Le mouvement des personnages est tr&#232;s chor&#233;graphique, avec un rythme parfois ininterrompu qui fait que lorsqu'un silence ou un arr&#234;t sur image arrive, il est encore plus puissant : une suspension &#224; couper le souffle. Puis le rythme repart, et on peut alors reprendre notre respiration. C'est tout un travail avec le temps, le rythme et l'&#233;motion. Quelle est cette dimension rythmique et chor&#233;graphique de votre mise en sc&#232;ne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. R. &#8212;&lt;/strong&gt; On a beaucoup &#224; apprendre des autres arts, et pour ma part, j'ai &#233;t&#233; nourri par des chor&#233;graphes, des plasticiens, des musiciens. Il faut que &#231;a nourrisse l'oreille, l'&#339;il, le c&#339;ur, qu'il y ait un plaisir direct. Cela permet aussi de faire passer certains aspects qui ne passent pas &#224; travers les mots. Nous avons pris conscience que s'il n'y avait que les mots, il n'y aurait pas grand chose... La danse a fait &#233;voluer les arts sc&#233;niques parfois plus que le visionnage d'une pi&#232;ce de tel metteur en sc&#232;ne qui nous parle de la solitude d'Arpagon et nous donne sa lecture de Moli&#232;re ou de Shakespeare. Le chor&#233;graphe J&#233;r&#244;me Bel est pour moi un vrai &#233;crivain de th&#233;&#226;tre. Il n'utilise pas forc&#233;ment les mots, mais il questionne le rapport entre la sc&#232;ne et la salle. Je trouve aussi que Pina Bausch est une des plus grandes auteures de th&#233;&#226;tre, parce qu'elle a r&#233;ussi &#224; &#233;tablir un lien de communication tr&#232;s fort... Il y a tout un pan du th&#233;&#226;tre fran&#231;ais tr&#232;s intelligent qui nourrit le cerveau, qui descend parfois un peu dans les &#233;motions, mais il reste finalement tr&#232;s mental. Je vois des com&#233;diens s'agiter sur sc&#232;ne, mais sans vraie conscience de leur corps. Et depuis quelques ann&#233;es, il y a une &#233;volution ; pour moi le Th&#233;&#226;tre du Radeau, c'est comme de la danse, c'est un art total qui ne se limite pas &#224; la d&#233;finition du th&#233;&#226;tre. Je me moque du th&#233;&#226;tre en soi ! Je veux des &#233;motions, des vertiges, que l'&#234;tre soit convoqu&#233; dans tous ses sens... Consid&#233;rer ces choses permet d'exprimer une autre forme de sensibilit&#233;. Des corps ensemble au service d'une histoire, &#231;a raconte quelque chose, c'est une forme de po&#233;sie. Chor&#233;graphique ne veut pas dire faire les m&#234;mes mouvements en m&#234;me temps, mais que tout le monde ait conscience de ce qu'il se passe et de ce qui est en jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous travaillons aussi beaucoup sur comment g&#233;n&#233;rer des gros plans ou des champs contre champs. C'est facile en bande-dessin&#233;e, mais nous avons d&#251; le questionner au th&#233;&#226;tre. Les com&#233;diens doivent comprendre la partition de l'autre pour savoir &#224; quel moment ils peuvent compl&#233;ter, et ne pas se perdre dans des d&#233;tails ; comment chercher l'essence d'une histoire, l'essence d'un &#234;tre. Et alors, la chor&#233;graphie, les corps parlent parfois mieux de l'inconscient que les mots. Un &#233;crivain de th&#233;&#226;tre n'a que les mots, il peut user des didascalies &#224; n'en plus finir, ce qu'a fait Beckett magnifiquement. Mais souvent, nous n'avons pour travailler, que les mots, comme la pointe d'un iceberg, pour retranscrire tout l'inconscient d'un auteur, et tout ce qu'il voulait dire au-del&#224; des mots. Comment ne pas se contenter de n'observer que la pointe de l'iceberg, mais bien tout ce que l'auteur voulait dire au-del&#224; de ces mots, de ces &#171; pens&#233;es &#187; ou &#171; id&#233;es &#187; ? Est-ce que le propre de toute forme d'art n'est pas justement de r&#233;v&#233;ler l'invisible &#224; travers le visible ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; L'abandon, la qu&#234;te de soi, la br&#232;che... Des questions universelles que vous traitez avec indulgence et justesse. La po&#233;sie et le jeu permettent la compr&#233;hension et l'acceptation. Comment travaillez-vous ces &#233;motions avec tant de douceur l&#224; o&#249; d'autres les traiteraient avec pathos ou avec violence ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. R. &#8212;&lt;/strong&gt; Une question que nous n'avons pas &#233;voqu&#233;e, c'est la place du spectateur : comment lui laisser la place de vivre les choses ? Cela peut &#234;tre en acc&#233;l&#233;rant parfois exag&#233;r&#233;ment des moments pour mieux s'arr&#234;ter. Toute une part du travail est fournie par l'attention des spectateurs. Nous ne prenons pas forc&#233;ment le temps de nous connecter &#224; notre sensibilit&#233; dans la vie de tous les jours, je crois que nous ne sommes jamais assez sensibles et que les moments o&#249; nous abandonnons nos carapaces sont vraiment tr&#232;s rares. J'aime cette phrase qui dit que pour jouer, il ne faut pas se mettre une peau mais s'en enlever une. Il faut essayer de faire r&#233;sonner cette qu&#234;te chez les gens...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvions pas &#234;tre vulgaire ni agressif avec cette &#339;uvre de Taniguchi. Est-ce que nous avons besoin de &#231;a aujourd'hui ? On sent trop souvent un besoin d'efficacit&#233; agressive, une obligation d'impact. La publicit&#233; a ce but pr&#233;cis : nous devons acheter la chose. Il faut essayer d'autres biais plus po&#233;tiques pour essayer d'acc&#233;der &#224; des zones plus vastes et plus myst&#233;rieuses. Pendant la cr&#233;ation de &lt;i&gt;Quartier Lointain&lt;/i&gt;, on pensait parfois que ce n'&#233;tait pas utile de rajouter des couches. Il y a d&#233;j&#224; assez de violences polici&#232;res ou administratives, assez de mensonges et de manipulations, nous avions envie de sortir de ce mode de communication. Comment rejoindre une humanit&#233;, un espace &#224; respirer, &#224; r&#234;ver, et dire qu'il est possible de faire confiance &#224; l'&#234;tre humain ? Les simplifications auxquelles les t&#233;l&#233;films nous confrontent sont des mensonges, l'&#234;tre humain n'est pas comme &#231;a. Tout est &#224; requestionner en permanence, mais si on le dit en &#233;tant frontal, &#231;a ne fonctionne pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; La musique est plus qu'un accompagnement sonore, c'est un &#233;l&#233;ment du d&#233;cor &#224; part enti&#232;re : il y a la pr&#233;sence des deux musiciennes directement sur la sc&#232;ne, et il y a la mat&#233;rialit&#233; m&#234;me du son, comme le mart&#232;lement r&#233;p&#233;t&#233; de la machine &#224; coudre, ou le couic de cette simple roue cens&#233;e repr&#233;senter &#224; elle seule le fauteuil roulant de la grand-m&#232;re... Comment travaillez-vous cette dimension sonore ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. R. &#8212;&lt;/strong&gt; Toujours de mani&#232;re empirique. Nous nous posons souvent la question de savoir comment le cin&#233;ma traiterait habituellement telle ou telle sc&#232;ne. L'utilisation de la musique est un contre-point, une fa&#231;on d'ouvrir d'autres portes et de servir la globalit&#233; du propos qui est autant visuelle que sonore. Par exemple Godard raconte plein de choses qu'on ne voit pas avec ses bandes sons. On peut voir la musique comme une mani&#232;re de faire exister les silences, les compositeurs japonais travaillent d'ailleurs ainsi : la musique doit faire ressortir la qualit&#233; du silence, faire appara&#238;tre ce qui est l&#224;, cela pourrait &#234;tre une d&#233;finition de la mise en sc&#232;ne. L'&#234;tre humain est vaste et myst&#233;rieux, et nous n'y avons pas forc&#233;ment acc&#232;s, &#224; cause de toutes les barri&#232;res que nous mettons. Comment les franchir ? Certains sont plus sensibles au visuel, d'autres &#224; la musique, et certains peuvent &#234;tre laiss&#233;s sur le carreau si nous ne travaillons pas tous ces aspects.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours pour apprendre des diff&#233;rents arts, travailler avec la musique c'est essayer de construire un langage le plus riche possible. Quand les musiciennes jouent sur sc&#232;ne, elles construisent avec les com&#233;diens. Si on avait enregistr&#233; des bandes son, elles auraient toujours exactement le m&#234;me rythme, la m&#234;me intensit&#233;, alors que l&#224;, plut&#244;t que de respecter un top d&#233;part, elles modulent selon les repr&#233;sentations. Je demande &#224; tous les &#171; performeur &#187; de refaire chaque soir l'effort de d&#233;couvrir le moment juste... On sait que le spectre sonore travaille sur le spectateur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Parfois les musiciennes entrent sur le plateau pour augmenter la masse de corps. Cela renforce l'id&#233;e de &#171; groupe &#187; et cette humanit&#233;, la pr&#233;sence et l'absence, l'existence du cadre et le hors cadre, l'imaginaire, toutes ces choses qui ne sont pas forc&#233;ment visibles &#224; l'&#339;il nu, toute cette part qu'on ne voit pas. C'est un cadre sc&#233;nographique, un peu comme un tunnel qui s'ouvre, qui repr&#233;sente tout ce &#224; quoi Hiroshi n'a pas acc&#232;s, mais il commence petit &#224; petit &#224; voir plus large et &#224; comprendre plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; La sc&#232;ne la plus pesante dans sa forme est peut-&#234;tre celle du retour : tout est chamboul&#233;, le proc&#233;d&#233; de projection film&#233; en direct, le renversement de l'image, le mouvement tortur&#233; des com&#233;diens, cette musique qui devient pesante... Tout s'acc&#233;l&#232;re jusqu'&#224; la folie, puis silence ! Juste une complainte &#224; deux voix, de plus en plus faible, comme un g&#233;missement... Pouvez-vous parler de ce retour qui para&#238;t plus dramatique que le d&#233;part ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. R. &#8212;&lt;/strong&gt; Fuir est toujours plus facile que revenir. J'aime le terme de revenir comme revenir &#224; soi, &#224; ce que l'on est profond&#233;ment, et non pas dans toutes ces constructions identitaires que nous nous faisons. On peut lire cette histoire comme quelqu'un qui a bas&#233; sa construction identitaire sur des images pr&#233;fabriqu&#233;es qu'il avait de son p&#232;re. Avait-il bien vu son p&#232;re ? &#201;tait-il suffisamment ouvert pour le comprendre ? Il s'est construit sur un leurre et il commence &#224; comprendre qu'il avait enferm&#233; son p&#232;re dans une image. L'&#234;tre humain a toujours des zones &#224; explorer en lui-m&#234;me, et c'est le but de son voyage, de son r&#234;ve ou de son cauchemar. Cette ivresse avant le retour, c'est le moment o&#249; il quitte le monde de l'enfance qu'il s'est recr&#233;&#233;. Est-ce dans sa t&#234;te ? Ce n'est pas d&#233;fini dans la bande-dessin&#233;e. Est-ce que Taniguchi se dit qu'il doit terminer cette histoire et d&#233;poser la nostalgie de son pass&#233;, qu'il revienne &#224; lui pour faire le bilan ? Cela repr&#233;sente finalement assez bien le but d'une cr&#233;ation o&#249; tout se m&#233;lange et o&#249; l'on doit revenir &#224; la complexit&#233; &#233;tourdissante &#8212; ou &#224; la simplicit&#233; &#233;vidente &#8212; du pr&#233;sent et de la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Ce tourbillon m'a &#233;voqu&#233; un accouchement, c'est violent, dans la douleur, juste avant le silence, l'apaisement. Est-ce une renaissance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. R. &#8212;&lt;/strong&gt; Il faut un certain d&#233;passement int&#233;rieur pour parvenir &#224; une compr&#233;hension. Il faut faire une r&#233;volution de soi-m&#234;me, faire le tour de soi-m&#234;me. Nous avons eu l'occasion lors d'une rencontre, d'avoir une analyse du spectacle par un psychanalyste et c'&#233;tait vraiment passionnant. Toute cette histoire peut &#234;tre vue comme un parcours psychanalytique : &#171; Si tu pouvais &#234;tre &#224; la gare au moment o&#249; ton p&#232;re s'en va, que crois-tu qu'il te dirait ? Que lui r&#233;pondrais-tu ? Et que r&#233;pondrait-il &#224; ce que tu lui as r&#233;pondu ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette histoire est vue &#224; travers les yeux et les fantasmes d'Hiroshi. Certains m'ont dit par exemple que la m&#232;re acceptait avec fatalit&#233;... &#199;a peut &#234;tre vu ainsi, ou comme Hiroshi construisant sa m&#232;re le vivant ainsi. Nous ne saurons pas comment elle l'a r&#233;ellement v&#233;cu, c'est l'image qu'il construit dans son r&#234;ve. C'est &#233;galement une des raisons pour lesquelles tous les personnages sont avant tout des Hiroshi qui vont prendre la figure de la m&#232;re, de la grand-m&#232;re... Si je vous demandais de jouer votre m&#232;re, vous joueriez le r&#244;le avec tous les pr&#233;jug&#233;s que vous avez d'elle, alors que dans le fond, elle vous sera toujours inaccessible. C'est une fa&#231;on d'emmener les spectateurs dans cette lecture possible, mais je ne veux pas qu'ils le fassent de mani&#232;re c&#233;r&#233;brale, ou alors apr&#232;s-coup s'ils le veulent. J'aime qu'un enfant puisse voir le spectacle et y entrer totalement, et en m&#234;me temps qu'il y ait une coh&#233;rence de lecture pour un adepte de la psychanalyse, ou qu'un adolescent ou quelqu'un de plus &#226;g&#233; s'y retrouve. J'aime qu'il y ait diff&#233;rentes mani&#232;res de lire l'&#339;uvre, que l'on puisse la recevoir de mani&#232;re directe, et qu'il n'y ait pas d'entrave &#224; une lecture polys&#233;mique si l'on d&#233;sire creuser plus. Le terme polys&#233;mique s'applique souvent au th&#233;&#226;tre et je cherche &#224; ce que les com&#233;diens ne jouent pas que le sens premier d'une phrase, ils doivent faire entendre tous les possibles d'une phrase sans faire la d&#233;monstration de leur intelligence. Cela doit &#234;tre direct, sans fermer les sens, sinon comment les spectateurs pourraient les ouvrir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai compris avec Claude R&#233;gy qu'il ne fallait pas reproduire la forme, mais ouvrir les sens et donner de l'espace aux spectateurs. Prenons cette phrase, &#171; la chambre de mon enfance &#187; : si le com&#233;dien joue la chambre de son enfance, ce ne sera qu'une chambre. Alors que s'il la joue avec de l'espace possible pour l'imaginaire des spectateurs, chacun peut y voir sa propre chambre. La forme n'est pas int&#233;ressante, elle n'est qu'une porte d'entr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Ces tissus blancs au d&#233;but et &#224; la fin de la pi&#232;ce, myst&#233;rieuses enveloppes mouvantes, &#233;mouvantes, douces et un peu inqui&#233;tantes &#224; la fois... &#8212; presque abstraites, comme des m&#233;taphores du temps et de la conscience &#8212; sont deux images sont tr&#232;s po&#233;tiques, tr&#232;s fortes. Pouvez-vous en parler ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. R. &#8212;&lt;/strong&gt; J'aime que l'on comprenne qu'il n'y a pas un sens mental &#224; chercher, mais une invitation &#224; aller dans le sensible, dans une po&#233;sie contemplative, dans une &#233;motion visuelle. Ce ne sont pas des images que nous construisons mentalement au pr&#233;alable, mais des choses qui viennent en essayant avec diff&#233;rents mat&#233;riaux qu'on r&#233;cup&#232;re &#224; gauche &#224; droite. On trouve un vieux tissu qu'on essaie de suspendre puis on se demande qu'est ce que cela raconte ? Est-ce pertinent ? quelle est sa bonne couleur, sa bonne taille, sa bonne forme... Pour moi, c'est quelque chose qui suspend le temps et qui met les spectateurs dans une certaine qualit&#233; d'&#233;coute. Je relie ces deux images car ce grand carr&#233; blanc du d&#233;but prend tout l'espace, et &#224; la fin, c'est un mur constitu&#233; de carr&#233;s blancs, de simples feuilles de papier A4 scotch&#233;es sur un tissu : un probl&#232;me qui peut occuper toute la t&#234;te peut finalement trouver sa juste place, sa juste mesure. C'est &lt;i&gt;une&lt;/i&gt; lecture possible...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aime aussi v&#233;hiculer l'id&#233;e qu'un bon spectacle n'est pas une histoire d'argent, que le d&#233;cor ne co&#251;te pas cher, que nous faisons avec ce que nous avons sous la main avec de la r&#233;cup&#233;ration et de la transformation. Notre travail n'est pas quantifiable et &#231;a inqui&#232;te beaucoup les autorit&#233;s subventionnantes qui ne comprennent pas, par exemple, que le travail intellectuel et sensible de notre dramaturge est tr&#232;s difficilement justifiable, tandis qu'un d&#233;cor peint ou construit est concret, il est visible. L'invisible n'est pas facile &#224; rendre compte aupr&#232;s des financeurs.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je dis souvent que si nous augmentons le temps des r&#233;p&#233;titions, nous pouvons alors faire des d&#233;cors pas cher du tout, mais que si nous avons peu de temps, il faut penser et construire le d&#233;cors avant, il va co&#251;ter cher, nous n'en utiliserons s&#251;rement que la moiti&#233; et c'est de l'argent perdu.&lt;br class='manualbr' /&gt;Il faut voir aussi que l'argent investi dans la culture rapporte de l'argent &#224; terme, car il donne envie de bouger, de faire des choses, il g&#233;n&#232;re des nuits d'h&#244;tel, des sorties au restaurant et des voyages pour nous, et le public aussi sort manger ou boire un verre. Les gens go&#251;tent ce lien, ils sont actifs, curieux. Et surtout, cette part de po&#233;sie que l'art am&#232;ne, peut-&#234;tre invisible, fait un bien fou &#224; l'&#234;tre humain. Que deviendrait-on si l'on interdisait la musique ou la po&#233;sie ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Jacques Le Brusq</title>
		<link>https://www.artkopel.com/entretiens/jacques-le-brusq.html</link>
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		<dc:date>2012-02-08T16:24:13Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Karen</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Art &#8211; Peinture :&lt;/strong&gt; Entretien avec le peintre Jacques Le Brusq, pr&#233;par&#233; et r&#233;alis&#233; par Karen Lavot-Bouscarle, septembre 2011.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.artkopel.com/entretiens/" rel="directory"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L150xH150/jacques-lebrusq-peinture-15b29.jpg?1766146314' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec le peintre Jacques Le Brusq, pr&#233;par&#233; et r&#233;alis&#233; par Karen Lavot-Bouscarle, le 28 septembre 2011.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href='https://www.artkopel.com/galerie/jacques-le-brusq.html'&gt;Voir la galerie d'images accompagn&#233; du texte &lt;i&gt;L'arbre et la plaine&lt;/i&gt; par Karen Lavot-Bouscarle&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Karen Lavot-Bouscarle &#8212;&lt;/strong&gt; Pourquoi tant de vert ? &#192; la fa&#231;on des Esquimaux qui ne voient pas moins de vingt-cinq nuances dans le blanc, vous d&#233;clinez inlassablement le vert... Que pouvez-vous dire de cette couleur, et peut-&#234;tre de sa vibration particuli&#232;re ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Le Brusq &#8212;&lt;/strong&gt; Je n'ai pas choisi le vert, c'est plut&#244;t lui qui m'a choisi. Pendant vingt-cinq ans, j'ai v&#233;cu dans un lieu entour&#233; de for&#234;t, dans le Morbihan. Apr&#232;s une tr&#232;s longue p&#233;riode de suspens de la pratique de la peinture &#8212; le temps de restaurer un manoir &#8212; le vert s'est impos&#233; &#224; moi. Un jour dans la for&#234;t, un effet de lumi&#232;re et d'ombre sur le pied d'un ch&#234;ne, une d&#233;marcation entre la zone d'ombre et la zone de lumi&#232;re, d'une verticalit&#233; absolue, a attir&#233; mon regard. Je suis all&#233; prendre mon mat&#233;riel de peinture &#224; l'atelier et j'ai plant&#233; mon chevalet devant cet arbre. Alors j'ai essay&#233;, tout simplement, de peindre ce qui me faisait signe. Le pied de cet arbre &#233;tait couvert de mousses et de lichens. Autour, tout &#233;tait vert. Le lendemain et les jours suivants je suis revenu travailler avec cet arbre. Ainsi, jour apr&#232;s jour, j'ai d&#233;velopp&#233; une palette verte. Cela n'a pas cess&#233; depuis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La couleur verte est tr&#232;s singuli&#232;re dans le spectre color&#233;. Ses vibrations lumineuses peuvent aller jusqu'&#224; l'&#233;blouissement et provoquer des effets magiques. C'est une couleur difficile &#224; manier. C'est peut-&#234;tre pour cela que certains la rejettent. Elle inqui&#232;te. Pour composer avec le vert, il faut l'apprivoiser. Alors, il apporte le repos et l'apaisement, et m&#234;me parfois un &#233;merveillement serein. Ainsi le revendiquait par exemple Odilon Redon.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_248 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;79&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.artkopel.com/IMG/jpg/jacques-lebrusq-artiste-peintre.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L500xH500/jacques-lebrusq-artiste-peintre-054c4.jpg?1766191021' width='500' height='500' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Jacques Le Brusque
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Artiste peintre&lt;br class='autobr' /&gt;
Photographie &#169; Karen Lavot-Bouscarle 2011
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous aimez reprendre cette phrase de C&#233;zanne : &#171; Quand la couleur est &#224; sa richesse, la forme est &#224; sa pl&#233;nitude. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. L.B. &#8212;&lt;/strong&gt; Ce constat cat&#233;gorique de C&#233;zanne renvoie bien s&#251;r au pouvoir de la couleur. Mais elle est aussi comme le blason d'une &#339;uvre sans concession par un artiste qui annonce devoir &#171; dire la v&#233;rit&#233; en peinture. &#187; C'est lui qui ouvre la voie de la peinture moderne. Lui et Manet. Avant, les peintres mettaient la peinture au service du sujet. La peinture avait pour t&#226;che d'imiter la r&#233;alit&#233;. Avec C&#233;zanne, c'est l'inverse : le sujet est mis au service de la peinture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, comment faire advenir la peinture ? Par la modulation, par le toucher, la sensualit&#233; de l'acte de peindre, C&#233;zanne affirme constamment le d&#233;p&#244;t de la couleur sur la surface. Il montre en permanence la mat&#233;rialit&#233; du tableau. Il construit par plans et pratique les rabattements. Et m&#234;me les disproportions et les d&#233;formations qui &#233;taient consid&#233;r&#233;es comme des maladresses. C&#233;zanne a tout simplement invent&#233; un nouvel espace pictural. Or, ce nouvel espace s'obtient par les seuls moyens de la couleur. Formes et espace naissent directement de son pouvoir. Elle r&#232;gne, elle vibre, elle chante. Chez C&#233;zanne, il y a une sonorit&#233; de la couleur qui pourtant se ressent comme un monde de silence. La couleur ne raconte rien. Elle ne figure aucun &#233;v&#233;nement. C'est au contraire elle qui dans son surgissement m&#234;me, devient &#233;v&#233;nement. La peinture de C&#233;zanne est &#233;labor&#233;e en dehors de toute convention. Elle &#233;chappe &#224; l'analyse. C'est une peinture qui joint les contraires. Avec elle commence une grande aventure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous peignez des variations. Y a-t-il une connexion entre ces variations picturales et les variations musicales ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. L.B. &#8212;&lt;/strong&gt; En musique, quand on parle de variations on pense imm&#233;diatement &#224; Bach. &#192; partir d'un accord ou de quelques notes, un th&#232;me se cr&#233;e et un monde musical se d&#233;veloppe en continuelle &#233;volution. Il y a progression mais aussi permanence. On entend un motif sous-jacent et immuable qui, par des retours, des effets de sym&#233;trie, des inversions, se renouvelle sans cesse et pourtant demeure identique. En peinture, les variations sont un peu comme cela. Lorsque je peins un motif, je pratique des approches successives, des traductions, des prises de notes. Selon les jours, les mois, voire les ann&#233;es, j'essaie de pr&#233;lever la &#171; pr&#233;sence &#187; du lieu plut&#244;t que son apparence. La permanence malgr&#233; les changements. Cela donne des suites qui ont ce caract&#232;re de variations. J'ai proc&#233;d&#233; ainsi pour &lt;i&gt;Vers le jardin&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Cour sud, le prunier&lt;/i&gt; ou encore &lt;i&gt;La Br&#232;che&lt;/i&gt;. Une diff&#233;rence importante, cependant, dans cette comparaison avec la musique : elle a besoin du d&#233;roulement du temps alors que la peinture est re&#231;ue dans l'instant, m&#234;me si la dur&#233;e est n&#233;cessaire &#224; sa contemplation. Et puis, si toutes ces peintures participent de l'ensemble, chacune existe de fa&#231;on autonome et peut &#234;tre vue seule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un autre aspect de la variation. Lorsque je peins &#224; l'atelier, quel que soit le th&#232;me, arrive le moment o&#249; plusieurs chemins sont possibles. Certains doivent &#234;tre sacrifi&#233;s. Au lieu d'avancer vers ici, je m'engage donc vers l&#224;. En r&#233;sultent, l&#224; aussi, des suites. Chacune de ces peintures successives innove et cependant conserve l'empreinte de la pr&#233;c&#233;dente. On n'est plus confront&#233; &#224; la surface comme &#224; un &#171; mur &#187; mais plut&#244;t face &#224; une ouverture donn&#233;e au d&#233;sir de peindre. Les suites &lt;i&gt;Basses eaux&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Eaux montantes&lt;/i&gt; qui ont pour th&#232;me la presqu'&#238;le de Rhuys, ont &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;es comme cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous dites que peindre, c'est nommer les choses en les donnant &#224; voir et que les mots, qui autrefois servaient &#224; faire exister les choses, ne servent plus aujourd'hui qu'&#224; communiquer. Quel est ce langage de la peinture ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. L.B. &#8212;&lt;/strong&gt; Les premiers mots &#233;taient sans doute des noms. Ils avaient le pouvoir de r&#233;v&#233;ler les choses en les diff&#233;renciant d'un continuum au sein duquel elles &#233;taient immerg&#233;es et confondues. Ces noms sont devenus les substituts des choses. Ils cr&#233;ent une sorte de cercle qui nous enferme. Un &#233;cran entre les choses et nous. Notre regard est li&#233; au langage. Le voir est dans une &#233;troite d&#233;pendance avec le savoir. On voit ce que l'on sait. Hormis ceux du po&#232;te, aujourd'hui les mots ont perdu le pouvoir de faire exister. Ils sont devenus les mots de l'usage. Leur pouvoir performatif les a quitt&#233;. On constate tous les jours que plus il y a de parole moins il y a &#224; entendre. On parle creux. Eh bien, l'art c'est la tentative de desserrer l'&#233;tau, de briser le cercle, de d&#233;voiler la r&#233;alit&#233; afin de voir. La peinture poss&#232;de ce pouvoir. Elle donne &#224; voir et fait exister sans le truchement des mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un r&#233;cit en forme de mythe. Cela a lieu dans une grotte. Peut-&#234;tre est-ce la fin de la journ&#233;e. Des individus devisent autour d'un feu. On somnole un peu. Soudain, au gr&#233; des lueurs que le feu projette sur la roche, l'un d'entre eux voit surgir un bison, puis un second, puis un cheval, l&#224;, sur la paroi, des formes qui apparaissent et disparaissent. Fascin&#233;, sans pouvoir prononcer un mot, cet homme les d&#233;signe aux autres qui ne voient rien. Il insiste. Enfin, retrouvant l'usage de la parole, il d&#233;crit la sc&#232;ne. Rien n'y fait, il est seul &#224; voir. Alors il se l&#232;ve, prend un charbon de bois et dessine sa vision sur la paroi, afin que chacun puisse voir. Peut-on imaginer le m&#233;lange de stupeur, d'effroi et d'&#233;merveillement des premiers hommes d&#233;couvrant le pouvoir de figurer ? Vous &#233;voquiez les Esquimaux... Leurs sculpteurs expliquent que l'animal qu'ils ont sculpt&#233; dans le bloc de lave n'a pas &#233;t&#233; cr&#233;&#233; par eux mais qu'il &#233;tait d&#233;j&#224; l&#224;. Ils l'aident simplement &#224; se d&#233;gager de la pierre. Mais ils affirment aussi que leur travail de sculpture permet &#224; l'animal d'entrer dans le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma conception de l'art est assez proche de celle des sculpteurs esquimaux ou bien de celle que j'imagine des peintres de Lascaux. Ou encore des peintres chinois de l'&#233;poque des &#171; lettr&#233;s &#187;. Elle se diff&#233;rencie de l'esth&#233;tique contemporaine qui identifie l'art &#224; un langage. Je ne con&#231;ois pas la peinture comme un langage. Elle &#233;chappe &#224; ce type de concept. Quel gouffre entre &lt;i&gt;peindre&lt;/i&gt; un arbre et &lt;i&gt;&#233;crire&lt;/i&gt; le mot &#171; arbre &#187; ! La peinture commence l&#224; o&#249; les mots s'arr&#234;tent comme l'indique Ludwig Wittgenstein quand il &#233;nonce : &#171; Ce qui peut &#234;tre montr&#233; ne peut pas &#234;tre dit. &#187; La peinture existe parce que l'essentiel du visible est indicible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous dites aussi que l'immensit&#233; du monde est en chacun, et que l'ext&#233;rioriser est l'acte de l'artiste... que l'art manipule l'irrationnel, alors que l'homme est plus dou&#233; pour le rationnel. Pouvez-vous pr&#233;ciser ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. L.B. &#8212;&lt;/strong&gt; L'animal du sculpteur esquimau est-il dans la pierre ? Est-il dans l'esprit du sculpteur ? Lequel appelle l'autre ? O&#249; s'effectue la rencontre ? Qu'est-ce que l'int&#233;rieur ? L'ext&#233;rieur ? J'ai la conviction que l'infini du monde nous habite. Les notions d'int&#233;rieur et d'ext&#233;rieur sont de l'ordre de la pens&#233;e rationnelle. C'est une fa&#231;on de poser une grille de lecture sur le &#171; chaos apparent &#187; du monde. Mais la beaut&#233; et le myst&#232;re du monde ne peuvent &#234;tre compris, ils peuvent seulement &#234;tre re&#231;us. L'art n'entre pas dans ces limites rationnelles, il donne acc&#232;s &#224; d'autres dimensions de la vie et de l'&#234;tre. Le r&#233;el est l&#224; en permanence, mais nous ne le voyons pas. Il est voil&#233; par la r&#233;alit&#233;. C'est le travail des artistes qui le r&#233;v&#232;le. Libre &#224; chacun de s'aventurer un peu plus loin. Les possibilit&#233;s offertes aux hommes sont immenses. Le peintre, lui, manipule ces forces. On conna&#238;t le pouvoir des images qui va du ravissement le plus lib&#233;rateur au conditionnement le plus ali&#233;nant. L'art vit de la pens&#233;e po&#233;tique, il bouscule les conceptions rationnelles. Il surprend, il d&#233;route, il scandalise m&#234;me parfois : souvenons-nous d'&lt;i&gt;Olympia&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;L'Origine du monde&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;Guernica&lt;/i&gt;... Mais pensons aussi &#224; l'enchantement que suscite des &#339;uvres plus discr&#232;tes, faites tout simplement de quelques taches &#171; de couleur en un certain ordre assembl&#233;es. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous opposez le r&#233;el &#224; la r&#233;alit&#233;, et je pense &#224; ce voyage int&#233;rieur que vous faites lorsque vous peignez, &#224; celui que l'on fait lorsque l'on regarde vos peintures, et le fait de ne pas &#234;tre devant, mais dedans. Pouvez-vous en parler ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. L.B. &#8212;&lt;/strong&gt; Une &#339;uvre d'art effectue une mise &#224; distance de la r&#233;alit&#233;. La voie d'acc&#232;s &#224; la r&#233;alit&#233;, c'est le documentaire. L'art offre quant &#224; lui une des voies d'acc&#232;s au r&#233;el. C'est toujours &#224; partir de la r&#233;alit&#233; que l'on acc&#232;de au r&#233;el. On pourrait dire que ce r&#233;el et cette r&#233;alit&#233; constituent une m&#234;me entit&#233; dans deux &#233;tats diff&#233;rents. Il me semble parfois que le r&#233;el est contenu dans la r&#233;alit&#233;, parfois c'est l'inverse. Question de point de vue. La r&#233;alit&#233; est diverse, tandis que le r&#233;el est un. Elle est le domaine des formes et de la dur&#233;e quand le r&#233;el suspend le temps. Disons que nous passons la majeure partie de notre vie dans la r&#233;alit&#233; et que nous acc&#233;dons au r&#233;el par exception. Ou que le r&#233;el fait irruption dans notre vie. Il peut se montrer sous un jour terrible quand il s'agit de drames et de catastrophes. Il sait aussi nous r&#233;server des moments d&#233;licieux de profondes extases. Peut-&#234;tre ces moments ont-ils &#224; voir avec le bonheur, le bonheur que l'on dit justement &#171; sans nom &#187;. Parfois nous avons la sensation d'&#234;tre en pr&#233;sence du r&#233;el, mais davantage en tant que t&#233;moins que d'acteurs. Pour &#233;voquer cette situation d'entre-deux, le mot qui me vient est celui de &lt;i&gt;r&#233;elit&#233;&lt;/i&gt;. Quoi qu'il en soit, la rencontre avec le r&#233;el est toujours empreinte de gravit&#233;. Ma certitude, c'est que les &#339;uvres d'art sont un pont pour y acc&#233;der.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; propos de voyage int&#233;rieur, lorsque nous sommes ravis par une suite de notes, absorb&#233;s dans la lecture d'un texte, ou par la vue d'un tableau, o&#249; sommes-nous transport&#233;s ? Dans quelle r&#233;gion du temps ? Peindre est une tentative de rencontre avec l'&#234;tre. Le voyage que peuvent vivre certains spectateurs est de m&#234;me nature. Le spectateur est comme l'interpr&#232;te en musique. La partition est &#233;crite, &#224; lui de jouer. Alors, il y a de bons et de moins bons interpr&#232;tes. Certains en parlent avec des mots justes qui arrivent d'eux-m&#234;mes. D'autres l'expriment par le silence. Ce silence si particulier qui s'entend parfois quand la musique s'est tue. Un silence que l'on aimerait ne jamais devoir rompre. Il me fut donn&#233;, un jour, devant mes peintures, d'&#234;tre t&#233;moin de larmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Une pens&#233;e, belle et inqui&#233;tante &#224; la fois, est que l'homme n'est qu'un passant et que ce qui nous entoure est un don... Il y a dans vos peintures, qui ne sont pas des paysages, mais des essences de paysages, une pr&#233;sence et une intemporalit&#233;. Quelle est votre perception du passage, du pr&#233;sent et de la pr&#233;sence ? Est-ce que &#231;a a &#224; voir avec une certaine ph&#233;nom&#233;nologie et cette notion de conscience ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. L.B. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est l'&#233;ph&#233;m&#232;re de notre vie qui en fait le prix. Ce laps de temps unique dans la nuit des temps et qui ne sera pas r&#233;p&#233;t&#233;. La vie peut &#234;tre effectivement per&#231;ue comme un don. La beaut&#233; des &#234;tres est profuse et in&#233;puisable. Il me semble parfois que la laideur c'est simplement la beaut&#233; absente. Le monde n'est pas ceci ou cela, il &lt;i&gt;est&lt;/i&gt;, et je crois qu'il n'est pas dispos&#233; &#224; se justifier. C'est nous qui l'interpr&#233;tons. Alors, selon les circonstances, nous le trouvons hostile ou bienveillant. Il y a une phrase de Gaston Bachelard qui agit comme un talisman : &#171; Les choses nous rendent regard pour regard. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque je peignais dans le Morbihan, face &#224; de si beaux paysages, au c&#339;ur m&#234;me de cette nature, c'&#233;tait la qu&#234;te qui m'animait. Comment accueillir tant de beaut&#233; offerte ? Lorsque vous prenez le temps de rencontrer un lieu, un paysage, un motif, vous vous rendez compte qu'il y a une &lt;i&gt;pr&#233;sence&lt;/i&gt;. C'est cette pr&#233;sence qui devenait mon sujet. Il pouvait se pr&#233;senter sous la forme d'un arbre, d'un mur couvert de lierre, d'un plan d'herbe ou d'un jeu de lumi&#232;re. Cela peut &#234;tre rapproch&#233; de la ph&#233;nom&#233;nologie. Tout le travail consistait &#224; &#234;tre soi-m&#234;me pr&#233;sent &#224; cette pr&#233;sence. Je pressens que c'&#233;tait ce que C&#233;zanne cherchait et rencontrait lors de ses rendez-vous avec la Sainte-Victoire. Laisser venir la trace peinte d'une exp&#233;rience v&#233;cue, communicable &#224; l'autre, le spectateur. Lorsque je peins &#224; l'atelier, le processus est diff&#233;rent, mais la recherche demeure la m&#234;me. C'est seulement un peu plus hasardeux : j'ai besoin de l'&#233;motion provoqu&#233;e par une &#233;vidence impr&#233;visible, le surgissement d'une pr&#233;sence qui ne pr&#233;existe pas &#224; l'acte de peindre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans le catalogue du Mus&#233;e des Beaux-arts de Chartres, vous &#233;crivez que &#171; chaque arbre est le centre du monde &#187;. &#192; propos des &lt;i&gt;Quatre faces du ch&#234;ne&lt;/i&gt;, vous dites que les arbres n'ont pas de profil, seulement des faces, et vous parlez de &#171; portraits &#187; &#224; propos des arbres que vous peignez. Pouvez-vous nous parler de cette rencontre avec l'arbre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. L.B. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est une pens&#233;e po&#233;tique. Lorsque vous regardez un arbre vous constatez qu'il vous fait&lt;br class='autobr' /&gt;
toujours face. M&#234;me si vous tournez autour il vous fait face. Un arbre n'a pas de profil. La peinture&lt;br class='autobr' /&gt;
aussi est un face &#224; face. Si vous regardez v&#233;ritablement la peinture vous vous rendez-compte qu'elle vous regarde autant que vous la regardez. Cela peut m&#234;me devenir troublant. Les quatre toiles que j'ai appel&#233; &lt;i&gt;Les Quatre Faces du Ch&#234;ne&lt;/i&gt; &#8212; ce titre est venu comme une &#233;vidence &#8212; forment un portrait de ce ch&#234;ne. Elles symbolisent la verticalit&#233; &#8212; axe du monde &#8212; et les quatre directions de l'espace ; mais, c'est &#233;galement du temps dont il s'agit, le temps circulaire, cyclique, inscrit au c&#339;ur m&#234;me de l'arbre : la m&#233;moire v&#233;g&#233;tale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment o&#249; nous parlons, ce ch&#234;ne continue d'exister dans sa for&#234;t. Il vit comme un individu. Il y a dans cette for&#234;t des milliers d'arbres qui sont chacun le centre du monde. Je les consid&#232;re chacun comme des &#234;tres &#8212; non comme des objets &#8212; d'o&#249; l'id&#233;e de &lt;i&gt;portraits&lt;/i&gt;. Souvent je fait un lapsus en parlant d'&lt;i&gt;autoportrait&lt;/i&gt; du ch&#234;ne : que signifie ce lapsus d'un autoportrait de ch&#234;ne ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Sur les Landes de Lanvaux, o&#249; je demeurais, j'ai rencontr&#233; des arbres remarquables. Ils &#233;taient des compagnons quotidiens ; leur fr&#233;quentation a &#233;t&#233; d&#233;terminante pour ma peinture. Une partie importante de l'exposition au Mus&#233;e de Chartres leur &#233;tait consacr&#233;e : un hommage rendu aux arbres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Lorsque vous peignez la terre, la plaine, vous &#233;crivez qu'il s'agit d'un tout autre pays que celui aper&#231;u depuis l'autoroute ou le train, et vous &#233;voquez cette sensation d'impr&#233;gnation et d'appartenance tr&#232;s forte &#224; ce monde. Quel est ce lien entre nous et le paysage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. L.B. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans le Morbihan o&#249; j'avais l'habitude de travailler on est confront&#233; au bocage, &#224; des prairies, &#224; des cultures limit&#233;es par des haies, des bosquets, des taillis. Quand je suis all&#233; peindre dans la Beauce, j'ai d&#233;couvert son immensit&#233;. Pour apprivoiser cette nouvelle dimension de l'espace je me suis immerg&#233; des journ&#233;es enti&#232;res dans ce paysage infini. Au premier abord c'est un paysage monotone et peu avenant. Rien pour arr&#234;ter le regard. L'horizon y est lointain, il dispara&#238;t dans une confusion entre le ciel et la terre. La premi&#232;re fois c'&#233;tait en automne, &#224; la p&#233;riode des labours. Cette terre mise &#224; nue sur de telles &#233;tendues est troublante, presque au sens &#233;rotique, il y a une sensualit&#233; de sa pr&#233;sence, de sa mati&#232;re, de ses couleurs. Jamais encore je n'avais senti la terre avec cette &#233;vidence, la terre &#224; perte de vue. Une r&#233;v&#233;lation. On sent que l'on vient de cette terre et que l'on ne peut pas s'en extraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant une ann&#233;e j'ai essay&#233; de traduire cette immensit&#233; en utilisant la perspective classique, sans succ&#232;s. Puis j'ai commenc&#233; un grand format vertical pour tenter d'atteindre l'expression de cet espace. La toile mesurait 1,60 m&#232;tre de large par 2 m&#232;tres de haut. Je pr&#233;pare toujours une certaine mati&#232;re sur mes toiles. Pour cela, je travaille &#224; larges touches et ces premi&#232;res couches comportaient d&#233;j&#224; du vert. Le lendemain, quand je suis revenu &#224; l'atelier dans la lumi&#232;re du matin &#8212; la lumi&#232;re qu'Eug&#232;ne Leroy appelle la lumi&#232;re montante &#8212; cette toile m'a troubl&#233;. L'espace que je cherchais depuis si longtemps &#233;tait l&#224;. Arriv&#233; comme par enchantement. J'ai repris mes pinceaux et m'appr&#234;tais &#224; continuer, mais la toile me tenait &#224; distance, de toute sa verticalit&#233;, elle ne me laissait pas en paix. J'&#233;tais en lutte avec cette chose. Finalement je l'ai &#233;cout&#233;e et j'ai pris une autre toile de m&#234;me format. Cette deuxi&#232;me toile s'est trouv&#233;e entra&#238;n&#233;e par la premi&#232;re. J'en ai donc pris une troisi&#232;me qui s'est accord&#233;e avec les deux premi&#232;res. Cela a abouti au triptyque appel&#233; &lt;i&gt;l'&#201;tendue Verte&lt;/i&gt;. C'est l&#224; que j'ai obtenu l'expression de l'espace de la Beauce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gr&#226;ce &#224; ces toiles j'ai pris conscience que la perspective classique est compl&#232;tement fausse par rapport au r&#233;el, m&#234;me si elle peut &#234;tre juste par rapport &#224; la r&#233;alit&#233;. Dans une peinture bas&#233;e sur la perspective, tout l'espace est construit pour le point de fuite. Mais comment traduire ce qui se tient de tous c&#244;t&#233;s, et pas seulement devant ? C'est en &#233;liminant cette conception math&#233;matique et lin&#233;aire, par l'approche proprement picturale que j'y suis parvenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L.-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Pouvez-vous parler de l'inachev&#233;, que l'art asiatique manie avec excellence ? J'y vois un rapport avec votre volont&#233; de souvent peindre en contre-jour afin d'&#233;liminer les d&#233;tails, et l&#224; aussi, de laisser une place &#224; diff&#233;rents niveaux de lecture et d'interpr&#233;tation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. L.B. &#8212;&lt;/strong&gt; L'inachev&#233; en peinture est une question int&#233;ressante ; plus d'ailleurs par les questions qu'elle suscite que par les r&#233;ponses que nous pourrions apporter. Retournons la question : que serait l'achev&#233; en peinture ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Est-ce qu'une nature morte de Morandi le serait plus qu'une toile de Cy Twombly ou de Hanta&#239; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
C&#233;zanne laissait des parties de sa toile blanches. Il disait qu'il avait peint avec, que si on voulait qu'il les recouvre c'&#233;tait toute la toile qui serait &#224; refaire. On sait que C&#233;zanne &#233;laborait ses peintures en intervenant simultan&#233;ment sur de multiples parties de la toile, et ainsi, de touche en touche, il la construisait et la menait jusqu'au stade o&#249; il l'estimait aboutie. Alors, ces r&#233;serves de toile blanche... de l'inachev&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les peintres voulant &#171; pousser une toile plus loin &#187; ont fait la douloureuse exp&#233;rience des deux ou trois touches en trop qui an&#233;antissent sans retour possible, la bonne venue d'une peinture. Trois touches qui font qu'elle ne &#171; tient &#187; plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une peinture ne peut jamais &#234;tre vraiment &#171; finie &#187;. Sinon c'est une image close. Pour que le spectateur puisse y entrer, il faut des failles. Ce n'est pas une strat&#233;gie. L'inachev&#233; ne peut pas &#234;tre un proc&#233;d&#233;, une &#171; ficelle &#187; de m&#233;tier. Il y a de l'inachev&#233; ou il n'y en a pas. Une bonne peinture est une peinture ouverte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne l'art asiatique, la peinture chinoise par exemple, il s'agit d'une longue tradition qui s'appuie sur une pens&#233;e philosophique dont la notion centrale est le vide. Concept subtil qu'il nous est difficile d'appr&#233;hender dans toute son ampleur. Avec la peinture chinoise &#8212; l'art du paysage en &#233;tant la forme supr&#234;me &#8212; nous sommes dans un espace aperspectif. C'est un art de l'ellipse, un art allusif qui conjugue d'un m&#234;me geste l'appara&#238;tre et le dispara&#238;tre, le &#171; il y a &#187; avec le &#171; il n'y a pas &#187;. Ce qui est nomm&#233; fait exister ce qui ne l'est pas. Ainsi nous voyons un rocher, une branche de pin, une cascade, l'&#224;-pic d'une montagne, une libellule, une barque, et les surfaces laiss&#233;es blanches deviennent l'air, l'eau, le vent. Avec une perception encore plus affin&#233;e on peut ressentir, une brise l&#233;g&#232;re sur des roseaux, la fra&#238;cheur de la brume qui passe, le grondement du torrent, le miroitement de l'eau au soleil. Toutes choses qui &#233;veillent chez le spectateur un &#233;cho d'instants v&#233;cus. C'est une pure po&#233;sie qui agit par impr&#233;gnation, par affinit&#233;. Le presque immat&#233;riel nous conduit au plus concret du Monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est du contre-jour, je le pratique souvent lorsque je peins dans la campagne. Il pose la question de la source lumineuse, de son orientation. L&#224; encore c'est un face &#224; face, mais cette fois ce n'est plus seulement une relation frontale avec le motif, c'est directement avec la lumi&#232;re. Le contre-jour de fin de journ&#233;e nous met face au merveilleux. Lorsque la lumi&#232;re commence &#224; descendre, elle se concentre et se colore de nuances chaudes d'une luminosit&#233; extr&#234;me. Sur l'herbe, sur les lichens, sur les mousses, elle donne des verts magiques avec des ombres tr&#232;s contrast&#233;es qui vibrent intens&#233;ment. Tout bouge, tout rayonne, c'est difficile &#224; saisir. Ce ph&#233;nom&#232;ne lumineux a un pouvoir de m&#233;tamorphose, la vision qu'elle provoque rend superflu le recours &#224; la perspective. Elle &#233;limine les volumes, tout proc&#232;de par plans, plans qui engendrent une profondeur myst&#233;rieuse, presque irr&#233;elle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je peux rester de longs moments &#224; contempler cette lumi&#232;re, elle exerce sur moi une fascination. Je ne me l'explique pas, je crois qu'il y a une relation avec ce qui &#233;mane des fonds d'or des ic&#244;nes et des mosa&#239;ques byzantines.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai eu la chance de voir un jour, dans le Morbihan, un ph&#233;nom&#232;ne rare. Nous d&#238;nions dans une maison qui domine le golfe, &#224; une quinzaine de kilom&#232;tres. Soudain, tout est devenu vert : la table, les couverts, les personnes... On baignait dans un m&#233;lange d'or et de vert. C'&#233;tait un moment de fantastique extraordinaire. Il s'agissait du &#171; rayon vert &#187;, &#224; l'&#233;poque je ne connaissais ni son existence, ni son nom. C'est d'un fantastique extr&#234;me. Mais il existe un fantastique quotidien qui est tout simplement le miracle de la lumi&#232;re et des couleurs. C'est celui que les peintres essaient de faire appara&#238;tre sur leurs toiles.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Laurent Millet </title>
		<link>https://www.artkopel.com/entretiens/laurent-millet.html</link>
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		<dc:date>2011-10-09T17:11:10Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		



		<description>&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Art - Photographie :&lt;/strong&gt; Entretien avec le photographe Laurent Millet, pr&#233;par&#233; et r&#233;alis&#233; par Arthur Kopel et Karen Lavot-Bouscarle, juillet 2011.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.artkopel.com/entretiens/" rel="directory"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L150xH150/laurent-millet-photographie-e9c2c.jpg?1766146314' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec le photographe Laurent Millet pr&#233;par&#233; et r&#233;alis&#233; par Arthur Kopel et Karen Lavot-Bouscarle, le 18 juillet 2011.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href='https://www.artkopel.com/galerie/laurent-millet.html'&gt;Voir la galerie d'images accompagn&#233;e du texte d'Arthur Kopel&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Laurent Millet &#8212;&lt;/strong&gt; J'ai d&#233;couvert en 2008 un site d'extraction de pierres de taille comme il y en a eu beaucoup dans ma r&#233;gion. C'est un lieu rare qui est tr&#232;s sensible aux visites. Plus il y a de visiteurs, plus il se d&#233;grade. C'est pour cela que je ne vais pas le nommer. Je l'ai d&#233;couvert par hasard, un hiver et suis tomb&#233; en arr&#234;t pour des raisons que je n'ai pas tr&#232;s bien comprises au d&#233;part. La premi&#232;re fois, j'y ai fait des photographies &#224; la vol&#233;e, pris par la visite elle-m&#234;me. Apr&#232;s, je suis revenu de fa&#231;on clandestine : ce lieu est ferm&#233; aux visites individuelles, on ne peut y aller que selon un certain mode, avec un guide, et puis, il est consid&#233;r&#233; &#224; juste titre comme dangereux. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai r&#233;alis&#233; une s&#233;rie, sur deux ans, une partie &#224; la vol&#233;e, avec un appareil num&#233;rique, ce qui m'a permis de mieux comprendre le lieu et de savoir ce que je cherchais &#224; en retirer. Il s'agit d'une ancienne carri&#232;re de pierres de taille abandonn&#233;e il y a cinquante ans, compl&#232;tement envahie par la v&#233;g&#233;tation. Les veines ont &#233;t&#233; creus&#233;es dans un plateau calcaire, &#224; ciel ouvert, profondes jusqu'&#224; parfois dix-huit m&#232;tres. Le fond de ces veines est tapiss&#233; de lianes et de foug&#232;res scolopendre, de celles que l'on trouve dans les puits. Les trav&#233;es bordent cette v&#233;g&#233;tation de mani&#232;re g&#233;om&#233;trique. Il subsiste encore l'ext&#233;rieur de blocs parall&#233;l&#233;pip&#233;diques qui ont &#233;t&#233; retir&#233;s. On d&#233;ambule entre ces formes g&#233;om&#233;triques et cette v&#233;g&#233;tation luxuriante qui contraste avec les formes de la pierre. Ce qui m'int&#233;resse dans cette carri&#232;re c'est l'espace entre les blocs. J'ai r&#233;alis&#233; une photographie o&#249; la trav&#233;e qui a &#233;t&#233; taill&#233;e dans le plateau occupe le centre de l'image.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_249 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;46&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.artkopel.com/IMG/jpg/laurent-millet-photographie-01.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L500xH398/laurent-millet-photographie-01-54b8e.jpg?1766191021' width='500' height='398' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Sans titre
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photographie &#169;Laurent Millet 2009
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;De cette premi&#232;re s&#233;rie, je me suis rendu compte que j'allais avoir besoin d'un rapport au d&#233;tail qui soit plus fin que ce que j'aurais pu faire en num&#233;rique. J'y suis retourn&#233; l'ann&#233;e suivante, parce que je travaille pendant le temps de vacances du personnel qui entretient le site, en toute clandestinit&#233; ; je peux y aller plus tranquillement pendant les vacances d'hiver. L&#224;, j'y ai fait des prises de vue avec une chambre 20 x 25, refaisant de mani&#232;re plus condens&#233;e ce que j'avais fait avec le compact num&#233;rique. Le grand format me permet de rendre compte des d&#233;tails. &#192; partir de l&#224; je me suis aper&#231;u que je pouvais regarder l'endroit de deux fa&#231;ons : celle qui en donne une lecture historique, un lieu qui a &#233;t&#233; con&#231;u et qui s'est construit au fur et &#224; mesure de son &#233;volution selon les principes r&#233;gis par les architectes, le constructeur de b&#226;timents et les carriers qui exploitaient telle veine et non telle autre ; la deuxi&#232;me lecture, d&#233;form&#233;e, qui &#233;tait la mienne au d&#233;part, consiste &#224; y voir un site construit par un architecte qui en aurait fait une &lt;i&gt;folie&lt;/i&gt;, une fausse ruine, ce qui mettrait le lieu en contact avec les &lt;i&gt;pictural landscapes&lt;/i&gt; anglais, construits d'apr&#232;s des peintures. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cela me plaisait de consid&#233;rer ce paysage comme le produit d'une conception picturale, construit comme un paysage d'image. Comme si l'image le sous-tendait, avec la notion de point de vue et comment on y circule visuellement, avec des endroits privil&#233;gi&#233;s pour le regarder, avec un rapport &#224; l'&#233;tagement des plans tr&#232;s pictural. Un univers tr&#232;s romantique en sorte, avec une fausse sauvagerie... Comme si on n'y d&#233;ambulait que dans le sens o&#249; un architecte aurait d&#233;cid&#233; qu'on le f&#238;t. Ceci est la premi&#232;re explication de ma fascination pour ce lieu.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_250 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;46&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.artkopel.com/IMG/jpg/laurent-millet-photographie-02.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L500xH379/laurent-millet-photographie-02-7482a.jpg?1766191021' width='500' height='379' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Sans titre
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photographie &#169;Laurent Millet 2010
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Conjointement, je me suis mis &#224; travailler sur les ambrotypes et sur le rapport &#224; la transparence. Je construis des maquettes en verre et d&#233;cide de les photographier, en couleur d'abord. Je me rends compte que cette chose pourrait entrer en r&#233;sonance avec le proc&#233;d&#233; ancien qu'est l'ambrotype. C'est du collodion humide, ayant cette contrainte particuli&#232;re qu'il doit &#234;tre expos&#233; alors que le produit est encore humide sur la plaque. &#192; partir de cette chimie on va cr&#233;er deux documents possibles : un document sur verre qui va servir de n&#233;gatif dont on va se servir pour faire un tirage, ou un document sur verre, unique, qui va &#234;tre l'ambrotype. Si on le regarde par transparence c'est un n&#233;gatif, mais si on le place devant un fond noir, les valeurs s'inversent : dans les zones denses du n&#233;gatif, dans lesquelles la chimie a agi, les sels d'argents deviennent alors brillants sous l'effet de la lumi&#232;re de part le d&#233;veloppement sp&#233;cial de ce proc&#233;d&#233;. On per&#231;oit alors un positif, cela conjugue dans le m&#234;me temps une lecture en transparence et une lecture en r&#233;flexion, le noir est vu en transparence et le blanc en r&#233;flexion. On peut aussi peindre le fond du verre ou mettre du velours noir, comme cela se faisait au XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle. Le regard s'accroche en m&#234;me temps &#224; la surface des sels et entre dans la profondeur vers le noir. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette image est solidaire de son volume, cela casse la minceur d'une image photographique. J'aime ce rapport &#224; une &#233;preuve unique, ainsi que le fait de pouvoir ma&#238;triser l'ensemble du processus photographique. J'avais dans l'id&#233;e de faire des maquettes en verre et des photographies sur verre, d'avoir une rencontre entre un objet en verre et sa repr&#233;sentation. J'ai d&#251; tout apprendre, c'est une technique un peu al&#233;atoire. Heureusement pour cela il y a internet et les forums, qui m'ont permis de r&#233;soudre les probl&#232;mes du d&#233;butant. Je n'aurai pas pu l'apprendre dans mon coin sans cela. En quelques jours j'ai pu avoir des plaques assez satisfaisantes. Ensuite il y a la chance du d&#233;butant, m&#234;me si les probl&#232;mes viennent apr&#232;s, pourtant une r&#233;gularit&#233; se met en place.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_251 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;46&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.artkopel.com/IMG/jpg/laurent-millet-photographie-04.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L500xH382/laurent-millet-photographie-04-2c060.jpg?1766191022' width='500' height='382' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Sans titre
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photographie &#169;Laurent Millet 2011
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce que j'ai photographi&#233; en premier, ce sont des volumes qui rappellent un peu ceux de Tony Smith : des formes poly&#232;drales noires, que je construisais en verre, assez petites, d'une vingtaine de centim&#232;tres. Certaines faces &#233;taient peintes en noir d'autres pas, cr&#233;ant un jeu assez complexe entre des r&#233;flexions, des transparences, le noir de l'objet que je photographie se confondant avec le noir du verre sur lequel il est repr&#233;sent&#233;. Cette transparence butte sur le noir qui est du &lt;i&gt;paralo&#239;d&lt;/i&gt; m&#233;lang&#233; avec du noir de fum&#233;e et de l'ac&#233;tone. C'est un vernis noir tr&#232;s dense. C'est merveilleux de se dire que le noir est une transparence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le proc&#233;d&#233; produit aussi un certain nombre d'imperfections. Les bords de l'image sont assez riches en coulures, piquetages ou d&#233;collements de la g&#233;latine. Cela me paraissait int&#233;ressant par rapport aux formes dures que je repr&#233;sentais sur la plaque. Il y a un foisonnement de mati&#232;re autour des objets, un dialogue entre ces imperfections et la forme g&#233;om&#233;trique noire et transparente qui est sur l'image. Un dialogue similaire s'instituait dans les carri&#232;res avec la v&#233;g&#233;tation et les coupes trap&#233;zo&#239;dales ou parall&#233;l&#233;pip&#233;diques, entre le g&#233;om&#233;trique et le d&#233;bordant, le hors de contr&#244;le. L'ambrotype est merveilleux pour cela, m&#234;me si je ne cherche pas &#224; en cultiver les d&#233;fauts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je reprends parfois des techniques anciennes c'est qu'il me semble qu'il y a une mat&#233;rialit&#233; qui s'affirme vraiment, avec les imperfections ou le support. La photographie est solidaire de la mati&#232;re qui l'a faite, elle s'ancre dans quelque chose qui est au-del&#224; du langage, par l&#224; m&#234;me elle me d&#233;passe, elle est garante d'un rapport au r&#233;el. Il y a bien une repr&#233;sentation et forc&#233;ment on est dans un ailleurs, mais &#224; partir du moment o&#249; elle se lie un tant soit peu &#224; la mat&#233;rialit&#233; tangible, plus tangible qu'une image faite &#224; partir d'un fichier informatique par exemple, elle est vraiment un morceau du r&#233;el. Dans le cas d'une image digitale, que je ne renie pas et que j'utilise aussi d'une autre fa&#231;on, tout est issu du langage, rien ne d&#233;passe jamais le langage. Tout ce qui d&#233;cide de l'ordonnancement de la couleur, du pixel... tout ce qui fait la structure profonde de l'image, est soumis au langage. Cela a beau &#234;tre un langage math&#233;matique, c'est quand m&#234;me un langage : il est mis au point par des hommes selon des crit&#232;res qui sont pr&#233;cis, g&#233;r&#233;s par l'industrie, qui &#224; la fois motive et corrompt l'innovation technologique par la course au profit. La part de vie, de libert&#233;, laiss&#233;e &#224; la mati&#232;re pour &#234;tre ce qu'elle est ou d&#233;border mon intention, devient trop petite. Dans le cas des proc&#233;d&#233;s &#233;voqu&#233;s, on est en permanence d&#233;bord&#233; par ce que l'on met en place. Cela d&#233;borde le sujet lui-m&#234;me, d&#233;borde la repr&#233;sentation. Il fallait donc que je trouve des sujets capables de tenir face &#224; cette mati&#232;re et aussi de se faire oublier, sans tomber dans une forme de mani&#233;risme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais lu le livre de Georges Didi-Hubermann, &lt;i&gt;Ce que nous voyons, ce qui nous regarde&lt;/i&gt;, o&#249; il fait un parall&#232;le entre certaines formes issues du minimalisme de Tony Smith, Sol Lewitt, Richard Sera... avec une symbolique &#224; laquelle ces artistes ont peu fait mention, qui sous-tend ces formes noires et qu'il place en connivence et en lien avec l'id&#233;e de la s&#233;pulture.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_252 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;46&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.artkopel.com/IMG/jpg/laurent-millet-photographie-03.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L500xH379/laurent-millet-photographie-03-a5c5f.jpg?1766191022' width='500' height='379' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Sans titre
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photographie &#169;Laurent Millet 2010
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps que je faisais des formes noires, je r&#233;alisais en 2010 d'autres maquettes en verre, inspir&#233;es de celles, axonom&#233;triques, de Th&#233;o Van Doesburg. Au d&#233;but, c'&#233;tait un int&#233;r&#234;t purement imm&#233;diat. J'&#233;tais charm&#233; par ses dessins et j'ai eu envie de les refaire, en verre, ce qui ne me paraissait pas idiot par rapport &#224; la place que des recherches sur l'architecture transparente avaient pu avoir au sein du groupe De Stijl, ainsi que chez d'autres gens de l'avant-garde de cette &#233;poque. Par rapport aussi &#224; la d&#233;construction, ce que voulait faire Van Doesburg au temps de l'architecture... La transparence, l'imm&#233;diatet&#233;, la p&#233;n&#233;tration des volumes... cela m'int&#233;ressait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors j'ai construit trois ou quatre maquettes que j'ai photographi&#233;es en ext&#233;rieur, dans la for&#234;t. J'avais envie de retrouver ce dialogue entre g&#233;om&#233;trie et foisonnement. La maquette de verre est absorb&#233;e par la v&#233;g&#233;tation mais elle continue d'exister par le rythme qu'elle apporte dans le chaos du v&#233;g&#233;tal. Il y a aussi &lt;i&gt;Les Miroirs du Yucatan&lt;/i&gt; de Robert Smithson, m&#234;me si ce sont des miroirs, c'est une fa&#231;on de laisser un embryon d'architecture se dissoudre dans le paysage.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je lis beaucoup, je d&#233;couvre dans le m&#234;me temps les projets utopiques de Bruno Taut sur l'architecture alpine qui se dissout dans le paysage. Ses formes &#233;taient inspir&#233;es des recherches de Haeckel sur les radiolaires. On qualifiait cette tendance de Taut de spiritualiste, mais il y a toujours cette notion de transparence, d'architecture dans le paysage, omnipr&#233;sente et imperceptible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'instar de Taut j'ai aussi construit une sorte de jeu, &#224; mon usage exclusif : un ensemble de plaques de verre qui sont coll&#233;es par trois ou quatre, &#224; angle droit, que je combine entre elles et qui me permettent de cr&#233;er de petits ensembles architecturaux assez complexes. Cette maquette en verre est totalement transparente, photographi&#233;e sur un fond noir, qui sur l'ambrotype se r&#233;sume &#224; quelques lignes blanches qui surgissent et s'imbriquent dans le noir. Le verre n'est jamais tr&#232;s propre, il y a souvent des empreintes de doigts, des traces de gras, de silicone... Cela me fait penser &#224; l'&lt;i&gt;&#201;levage de poussi&#232;re&lt;/i&gt; de Man Ray. La salet&#233; sur le verre lui donne sa mat&#233;rialit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces constructions sont imaginaires, &#224; chaque fois je reproduis un ordonnancement diff&#233;rent. Ce que j'ai mod&#233;lis&#233; sur ces fonds noirs est le souvenir des blocs de pierre des carri&#232;res, au moment o&#249; ils sont encore contenus dans la roche et que les carriers tentent d'organiser pour la future coupe. &#192; cet instant, ce sont des architectures en d&#233;sordre. Les blocs ont &#233;t&#233; extraits ensuite, d&#233;plac&#233;s, r&#233;organis&#233;s ailleurs. Les lieux gardent leurs contours ext&#233;rieurs mais ils sont encore pr&#233;sents dans la transparence du temps.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cela est assez semblable aux exp&#233;riences de Van Doesburg et du groupe de De Stijl. Dans ces travaux, il y a le rapport au d&#233;placement, l'architecture s'inscrit non dans trois, mais quatre dimensions, on lui ajoute le temps. Il mod&#233;lisait des tesseracts, des cubes qui sortent d'eux-m&#234;mes et qui rentrent en eux-m&#234;mes en permanence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les carri&#232;res sont vid&#233;es des blocs de pierre, cette op&#233;ration par le vide leur a permis d'&#234;tre ce qu'elles sont aujourd'hui. Dans l'architecture troglodyte, on habite l&#224; o&#249; on a soustrait, alors qu'ici on habite ailleurs et l'endroit o&#249; l'on a soustrait devient une architecture en soi &#233;galement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les petites villes que je photographie sont l'espace manquant, l'ordonnancement de la mati&#232;re manquante. Je suis retourn&#233; prendre des mesures dans ces carri&#232;res, je voulais les reproduire en contreplaqu&#233; noir avec une face de chaque volume qui serait un ambrotype qui aurait &#233;t&#233; lu sur la p&#233;nombre de la bo&#238;te. J'aime cet aspect de l'ambrotype o&#249; les choses ne sont visibles que sur un fond d'obscurit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_253 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;46&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.artkopel.com/IMG/jpg/laurent-millet-photographie-05.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L500xH378/laurent-millet-photographie-05-97882.jpg?1766191022' width='500' height='378' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Sans titre
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photographie &#169;Laurent Millet 2011
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En architecture, depuis les ann&#233;es 1910-1915, la transparence fascine. Eisenstein, &#224; la fin des ann&#233;es 1920, disait &#224; propos de son projet &lt;i&gt;Glass House&lt;/i&gt; que les hommes ne pouvaient vivre dans une transparence totale, alors que Benjamin et d'autres regardaient cela comme une valeur anti-bourgeoise, le salut de l'humanit&#233;. Eisenstein, dans ce film qu'il ne r&#233;alisera jamais, montre dans ses croquis le c&#244;t&#233; aberrant de gens qui vivraient dans un habitat enti&#232;rement transparent : quelqu'un meurt dans un lit, et derri&#232;re, un ascenseur monte et descend. Chez les artistes sovi&#233;tiques, je suis tomb&#233; sur des artistes comme Kloutsis ou El Lissistsky, o&#249; la transparence est tr&#232;s pr&#233;sente. Je regarde beaucoup de choses. Au d&#233;tour d'un dessin, d'un croquis, d'une image, d'une installation, des images se mettent en place dans ma t&#234;te, qui m'am&#232;nent vers d'autres projets.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une de ces id&#233;es est ce que je fais avec des volumes que j'ai montr&#233;s dans une exposition &#224; Niort, inspir&#233;s de ceux de Tony Smith. C'est un peu comme si je les avais aplatis pour qu'ils ne fassent plus que deux centim&#232;tres d'&#233;paisseur. Cela se t&#233;lescope un peu avec le &lt;i&gt;Carr&#233; noir&lt;/i&gt; de Mal&#233;vitch, bien que ce ne soit pas tout &#224; fait carr&#233; : ces formes sont noires, recouvertes de graphite. Deux centim&#232;tres d'&#233;paisseur et un m&#232;tre trente de c&#244;t&#233;. Il y a une fente dans chacune d'entre elles dans laquelle est plant&#233;e une photographie sur verre de 50 cm x 80 cm. C'est un n&#233;gatif au collodion. Selon la mani&#232;re dont on &#233;volue autour d'elle, cette image peut &#234;tre lue en n&#233;gatif ou en positif. Les trois images que j'ai reproduites sur verre sont les portraits, dont deux faits sur leurs lits de mort, de grands artistes russes de la p&#233;riode sovi&#233;tique : Ma&#239;akovski, Mandelstam, Mal&#233;vitch.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a une rencontre historique entre ces trois pi&#232;ces, mais &#233;galement une rencontre des mati&#232;res, du verre, du plomb (le graphite) et une inversion des valeurs symboliques, &#224; la fa&#231;on dont le plomb devient brillant, dont le verre p&#232;se comme s'il allait se briser, cesse d'&#234;tre transparent quand il est devant le noir. Ces trois artistes &#233;taient tr&#232;s engag&#233;s dans l'Avant-garde et certains de leurs travaux portaient sur des recherches li&#233;es &#224; l'architecture, le d&#233;placement, la transparence, m&#234;me celle des mots. L'ironie est que ces trois hommes ont fini an&#233;antis par les exigences de transparence du r&#233;gime stalinien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques semaines j'ai d&#233;couvert la photographie d'une r&#233;alisation typiquement moderniste : c'est un plongeoir de haut vol, d&#233;truit maintenant, celui du Dynamo Club de Kiev, construit en 1935 par Vassili Osmak. Sa forme est extraordinaire, elle fait penser aux travaux de Kloutsis et de El Lissistsky : un outil &#224; transpercer la transparence par le plongeon. Je vais en faire une maquette &#224; taille humaine (1,80 m de haut) pour la faire dialoguer avec mes autres travaux sur la transparence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi est-ce que j'&#233;prouve le besoin de construire des objets... Il y a eu un moment o&#249; j'ai arr&#234;t&#233; de le faire, et je me suis aper&#231;u que j'en avais vraiment besoin. La chose n'est pourtant pas le socle de l'image, j'ai juste besoin d'amener des histoires, des rencontres. Peut-&#234;tre que je n'arrive pas &#224; les voir dans la r&#233;alit&#233;. Cela part aussi d'un d&#233;sir d'appropriation de choses qui viennent de mes lectures. D'ailleurs je ne garde pas les objets que j'ai construits. En g&#233;n&#233;ral ils partent &#224; la poubelle quand la photographie est finie. J'en ai quand m&#234;me vendu un une fois... Finalement, c'est la photographie qui m'int&#233;resse. Il me faudrait un espace de stockage important : &#231;a &lt;i&gt;plombe&lt;/i&gt; le quotidien les objets ! Je suis plus satisfait de garder une image qu'un volume... Une fois que l'objet est seul, le roi est nu ! Il ne me para&#238;t plus digne d'int&#233;r&#234;t, il est mieux dans l'image. C'est comme un d&#233;cor de cin&#233;ma : une fois le film termin&#233;, c'est du f&#233;tichisme, pour les fans...&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; partir de ces m&#234;mes images (celles au collodion des maquettes en verre), j'ai voulu avoir un rapport diff&#233;rent &#224; ces photographies : j'ai fait un ensemble d'images avec des n&#233;gatifs plus petits pour pouvoir en faire des tirages papier qui mesurent 2 m x 2,20 m. La perception est bien diff&#233;rente de ces petits documents tr&#232;s pr&#233;cieux, sur verre. Toute la mat&#233;rialit&#233;, la poussi&#232;re, la transparence du n&#233;gatif est beaucoup plus mise en avant ; s'y ajoutent les poussi&#232;res que je n'ai pas r&#233;ussi &#224; enlever au tirage, et qui se combinent avec les poussi&#232;res qui sont figur&#233;es : celles par contact et celles, repr&#233;sent&#233;es, qui &#233;taient sur la maquette initiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s, j'ai eu une commande du Mus&#233;e de la Chasse. J'ai &#233;t&#233; stup&#233;fait par cette histoire de la &lt;i&gt;chasse aux toiles&lt;/i&gt;, un mode de chasse royale utilis&#233; jusqu'&#224; Louis XIII ou Louis XIV. Cette chasse consiste &#224; tendre des toiles dans la for&#234;t pendant la nuit ou au petit matin. Ces toiles sont des b&#226;ches tendues avec des cordes et de gros b&#226;tons : on canalise l'avanc&#233;e du gibier dans la for&#234;t par cet entonnoir de tissus jusqu'&#224; un point strat&#233;gique o&#249; attendent les nobles, la cour, le roi. Sous Fran&#231;ois I&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt;, cela se passait sous le regard des dames et de la cour, install&#233;es sur des gradins ou des chariots. C'est un mode de chasse qui est l&#224; pour servir l'affirmation d'un certain rapport au pouvoir, l'affirmation du roi en tant que souverain sacr&#233;, d&#233;tenteur d'une force qui domine le r&#232;gne animal. Cette chasse est tr&#232;s th&#233;&#226;tralis&#233;e, on am&#232;ne le gibier &#224; un point strat&#233;gique et la mise &#224; mort se fait en public. On domine le paysage, on domine la for&#234;t, on la quadrille en quelque sorte, on la perce, avec ce grand couloir de tissus, pour un &#233;v&#233;nement qui a beaucoup &#224; voir avec le regard : celui d'une domination de l'espace et du r&#232;gne animal. Tout cela s'op&#232;re &#8212; et c'est l&#224; que cela rejoint ce que je fais &#8212; par de simples plans que sont les tissus tendus. Ceux-ci sont aussi translucides, et quand le soleil passe il y a des ombres projet&#233;es...&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai cherch&#233; un moyen, un peu moins proche de l'histoire initiale, de travailler sur la domination de l'espace. Cette for&#234;t est sous domination &#224; plusieurs niveaux : on cherche &#224; dominer les b&#234;tes alors on la quadrille de cette fa&#231;on, mais on veut pouvoir circuler &#224; l'int&#233;rieur avec des chevaux... J'ai fait pas mal d'essais et ce qui rendait le mieux &#233;tait de tendre des cordes de mani&#232;re &#224; ce qu'elles fassent penser aux arr&#234;tes des plaques de verre que j'utilise. J'ai cr&#233;&#233; des plans, en tendant des cordes, qui se succ&#232;dent, qui nous emm&#232;nent jusqu'&#224; un point de fuite dans la for&#234;t. Ce sont de simples carr&#233;s de cordes blanches. J'ai combin&#233; ceci avec la propri&#233;t&#233; de l'ambrotype qui fait qu'il est tr&#232;s peu sensible au brun et au rouge. Je savais que dans la for&#234;t le blanc de la corde ressortirait fortement. La perception de l'espace oscille ainsi entre deux choses : un espace sous contr&#244;le, g&#233;om&#233;trique, et un espace &lt;i&gt;profusionnel&lt;/i&gt;. La for&#234;t des Ardennes, o&#249; j'ai &#233;t&#233; invit&#233; &#224; travailler, est tr&#232;s ab&#238;m&#233;e par le passage des animaux et leur surpopulation. Elle est tr&#232;s sombre, beaucoup d'arbres sont morts, certains &#224; terre... Cela rejoint ce que j'ai dit sur les carri&#232;res, sur le fait de construire une architecture transparente, avec l'id&#233;e de d&#233;placement, sauf qu'ici nous sommes dans un espace beaucoup plus conditionn&#233; par la domination.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai r&#233;alis&#233; d'autres installations, notamment un pavillon, toujours avec des cordes. J'ai mat&#233;rialis&#233; les murs ext&#233;rieurs, certaines parties d'architecture. On ne sait pas tr&#232;s bien si c'est un pavillon moderniste ou une simple cabane de chasse classique. Il est compl&#232;tement m&#234;l&#233; aux arbres, qui sont parfois m&#234;me au milieu des cordes. C'est le fantasme de l'architecture transparente dans laquelle la v&#233;g&#233;tation serait int&#233;gr&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette id&#233;e de domination de la nature, il y a eu un moment o&#249;, dans les grandes for&#234;ts royales, on a perc&#233; des all&#233;es en &#233;toile. &#192; partir d'un point central, on &#233;tablit des all&#233;es qui rayonnent sur 360&#176;, ce qui fait que deux hommes, plac&#233;s au centre durant une partie de chasse, peuvent observer tout ce qui s'y passe. Quand un animal coupe une de ces all&#233;es, il suffit d'avertir avec une corne et un code pour dire que tel animal est pass&#233; de telle coupe &#224; telle coupe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui me plaisait, c'&#233;tait cette mani&#232;re d'arpenter l'espace et de le dominer par la vision, par une forme g&#233;om&#233;trique qu'est l'&#233;toile. J'ai alors construit de grandes fuyantes dans la for&#234;t, j'ai cr&#233;&#233; des perc&#233;es virtuelles. Je n'ai pas perc&#233; la v&#233;g&#233;tation, il y a juste une mat&#233;rialisation avec des cordes, comme pourrait l'&#234;tre une v&#233;ritable perc&#233;e. De cela j'ai fait des ambrotypes et des photographies couleur pour faire dialoguer ces deux types de prises de vues sur une m&#234;me installation. Chacune apporte une perception autre. Cela donne des mat&#233;rialit&#233;s d'images, inscrites dans des temporalit&#233;s diff&#233;rentes. Cela vient brouiller les fa&#231;ons de lire les paysages et de lire ce type d'installation ; de la m&#234;me fa&#231;on j'ai oscill&#233; entre des sources anciennes et d'autres qui pouvaient dater des ann&#233;es 1940-1960. En parlant de fils tendus, j'ai omis de parler de Fred Sandback, un artiste am&#233;ricain. Dans les galeries, il tend ses cordes de couleur, on ne voit pas o&#249; elles s'ancrent, comme si elles passaient &#224; travers le sol.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce dont j'ai envie pour l'avenir, c'est de faire se croiser des images de types diff&#233;rents, de telle sorte qu'on puisse avoir des possibilit&#233;s de lecture qui soient peut-&#234;tre un peu perturbantes, mais qui viennent redonner l'ambig&#252;it&#233; qu'il y a dans le paysage, dans son identit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai le sentiment d'&#234;tre toujours entre deux fa&#231;ons d'&#234;tre, deux fa&#231;ons de voir. D'abord je me prom&#232;ne et je vis les choses de mani&#232;re totalement instinctive, encore que je sois sur un mode esth&#233;tique d'appr&#233;hension du monde, je ne fonctionne pas comme le carrier. Apr&#232;s, vient le d&#233;pouillement. Cela part souvent d'un enthousiasme dans la d&#233;couverte d'un paysage. Et puis, je travaille. Des pistes se mettent en place, certaines me r&#233;sistent. Il y a alors un d&#233;sir de sur-d&#233;termination des choses, une volont&#233; de les r&#233;unir de force... Or, c'est toutes seules, et petit &#224; petit, qu'elles se font jour.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Vous pouvez &#233;galement consulter notre pr&#233;c&#233;dent entretien avec &lt;a href=&#034;http://www.artkopel.com/Laurent-Millet.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Laurent Millet&lt;/a&gt; en 2008 ainsi qu'une lecture des images publi&#233;e dans la galerie la m&#234;me ann&#233;e : &lt;a href=&#034;http://www.artkopel.com/Laurent-Millet-l-emphase-du.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Laurent Millet, L'Emphase du diaphane&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Loriot &amp; M&#233;lia</title>
		<link>https://www.artkopel.com/entretiens/loriot-melia.html</link>
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		<dc:date>2011-05-31T12:47:09Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Karen</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Art - Arts plastiques :&lt;/strong&gt; Entretien avec Fran&#231;ois Loriot &amp; Chantal M&#233;lia, pr&#233;par&#233; et r&#233;alis&#233; par Karen Lavot-Bouscarle et Arthur Kopel, f&#233;vrier 2011.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.artkopel.com/entretiens/" rel="directory"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L150xH150/loriot-melia-artistes-347c9.jpg?1766146314' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec Fran&#231;ois Loriot &amp; Chantal M&#233;lia, pr&#233;par&#233; et r&#233;alis&#233; par Karen Lavot-Bouscarle et Arthur Kopel, le 16 f&#233;vrier 2011.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href='https://www.artkopel.com/Loriot-et-Melia.html'&gt;&gt; Voir la galerie d'images accompagn&#233;es du texte d'Arthur Kopel&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Arthur Kopel &#8212;&lt;/strong&gt; Quelle est l'origine de votre travail en commun, comment en &#234;tes-vous venus &#224; travailler ensemble ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Fran&#231;ois Loriot &#8212;&lt;/strong&gt; Dans les ann&#233;es 80, je travaillais sur des textes trou&#233;s. C'&#233;tait mes calembredaines de l'&#233;poque. Je r&#233;cup&#233;rais des messages publicitaires et parall&#232;lement mes r&#234;ves, que je mettais bout &#224; bout pour en faire des textes se rapprochant d'histoires, de r&#233;cits, voire m&#234;me de petits romans. J'avais eu cette id&#233;e saugrenue de m&#233;langer des textes que j'appelais la langue communautaire (c'est-&#224;-dire la langue publicitaire) avec la langue du r&#234;ve, pour en faire un langage malax&#233;, tritur&#233;, &#224; mi-chemin entre la po&#233;sie et la peinture. J'avais la pr&#233;tention alors, de chercher une passerelle entre le code &#233;crit et le code pictural. Je me disais : la r&#232;gle du jeu en peinture, c'est cela... je vais donc l'appliquer aux mots, dans le texte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les scories de tout cela &#233;taient r&#233;cup&#233;r&#233;es par Chantal qui partageait le m&#234;me atelier que moi. Elle gribouillait dessus et faisait ses &lt;i&gt;caviardages&lt;/i&gt; qu'il m'arrivait alors de r&#233;introduire dans mes textes. Parall&#232;lement, je menais un travail sur la peinture et je faisais la m&#234;me chose avec l'image publicitaire, que je &lt;i&gt;graffitais&lt;/i&gt; et perforais... j'en faisais de la peinture. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'&#233;tait, en r&#233;alit&#233;, de vraies fausses peintures et de vrais faux textes litt&#233;raires...&lt;br class='autobr' /&gt;
Jusqu'au jour o&#249; : illumination ! Dans notre atelier, nous d&#233;couvrons une tache dont nous avons d&#233;j&#224; trop racont&#233; la fameuse histoire avec le chat !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chantal M&#233;lia &#8212;&lt;/strong&gt; On travaillait dans un espace commun lorsqu'une tache magnifique est apparue sur le mur, sublime, tr&#232;s r&#233;aliste. Pour une tache de lumi&#232;re, c'&#233;tait assez magique d'y voir un paysage aussi radical. Nous avons commenc&#233; &#224; chercher ce qui en &#233;tait la cause et nous avons scrut&#233; toutes les sources de lumi&#232;re. &#192; un moment donn&#233; nous avons compris d'o&#249; provenait cette tache et comment elle se fabriquait. C'est ici qu'est intervenu le chat : il a saut&#233; du lit sur lequel se trouvait un miroir et tout un tas de babioles, cela a transform&#233; la tache... Sa position pr&#233;c&#233;dente faisait partie de la composante du paysage. &#192; partir de ce moment, nous avons tent&#233; de reconstituer cette image. Le lendemain, nous avons &lt;i&gt;balanc&#233;&lt;/i&gt; tout ce que nous avions fait jusqu'alors : nous sentions que cette tache &#233;tait un point de d&#233;part. La lumi&#232;re c'est toute la magie du th&#233;&#226;tre, elle surgit et on bascule dans un autre monde. Il n'emp&#234;che qu'&#224; partir de cet instant, nous nous sommes mis &#224; travailler ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Je parle souvent &#224; ce sujet d'une crise d'humilit&#233;. Cette d&#233;couverte fortuite, totalement ind&#233;pendante de notre volont&#233;, nous paraissait infiniment plus &#233;nigmatique que tout ce que nous avions fait jusque l&#224;. Nous avons alors rang&#233; l'atelier de fa&#231;on drastique !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Nous &#233;tions plut&#244;t joyeux. Il y avait tellement de choses &#224; imaginer, &#224; penser ! Tout &#233;tait &#224; faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Bien s&#251;r, ce fut particuli&#232;rement &#233;prouvant de voir les bulldozers &#233;craser une partie de notre production. &#192; l'&#233;poque, nous jetions &#231;a dans une grande fosse, qu'ici, &#224; Nantes, on appelle la &lt;i&gt;jaille&lt;/i&gt;, sorte de d&#233;potoir municipal. &#201;trange sentiment : destructeur et lib&#233;rateur &#224; la fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; &#199;a nous a fait du bien, cette table rase &#233;tait absolument n&#233;cessaire. Moi, &#224; l'&#233;poque, je triturais la forme des mots, je faisais un travail &lt;i&gt;calligraphique&lt;/i&gt;. Je travaillais avec la mati&#232;re-mot au sens plastique du terme avec, &#233;galement, des publicit&#233;s et des morceaux de journaux... Triturer, biffer, torturer les mots pour qu'ils changent de forme... Cette gestuelle de l'&#233;criture &#233;tait tr&#232;s compulsive, un peu comme une signature que l'on refait mille fois. C'est cette r&#233;p&#233;titivit&#233; du geste, cette pulsion, qui m'a int&#233;ress&#233;e et qui &#233;tait en m&#234;me temps un besoin physique. &#192; cette &#233;poque, Il nous arrivait aussi de travailler ensemble. &#192; partir des &#233;crits de Fran&#231;ois, nous r&#233;alisions des spectacles dans des galeries, des th&#233;&#226;tres, des cabarets. Depuis 1992, nous travaillons en duo, sur ce mat&#233;riau qu'est la lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Comment travaillez-vous ensemble ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Il est tr&#232;s difficile de dire quelle est la part de l'un et quelle est celle de l'autre, m&#234;me s'il est vrai que chacun a ses sp&#233;cificit&#233;s. L'avantage de travailler &#224; deux est dans la radicalit&#233; que cela impose. Avant, chacun d&#233;fendait bec et ongle sa logique de recherche. On est toujours tr&#232;s cl&#233;ment quand on porte un regard sur le travail de l'autre... On utilise des euph&#233;mismes : &#171; c'est int&#233;ressant ! &#187;. On trouve des moyens d&#233;tourn&#233;s pour faire comprendre que l'on a des doutes. Lorsque nous travaillons &#224; deux, nous devons chacun r&#233;pondre du m&#234;me travail, alors on ne se fait pas de cadeaux. Si l'un des deux ne cautionne pas, on ne poursuit pas la recherche, cela finit &#224; la poubelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; La collaboration se fait aussi beaucoup au niveau de la discussion. Le regard de l'autre permet d'avancer. On &#233;limine ou on ajoute par concat&#233;nation, cela fait progresser d'une fa&#231;on int&#233;ressante et sans complaisance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; J'ajouterais qu'il y a un vieux fond d'angoisse dans la cr&#233;ation ; c'est un vieux fond archa&#239;que qui remonte &#224; la nuit des temps et cette angoisse est plus supportable &#224; deux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Comment vous est venu ce go&#251;t pour l'immat&#233;rialit&#233;, pour les projections lumineuses ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est un peu la transcription, la m&#233;taphore de l'imaginaire. L'image est un seuil. Quand on passe ce seuil on bascule dans un autre espace. C'est un moment incertain o&#249; tout peut se produire, o&#249; tout est possible et c'est ce moment qui nous passionne, qui nous int&#233;resse. Nous notons souvent des impressions singuli&#232;res. Ainsi l'histoire des deux bols qui bougent, activ&#233;s par le souffle de deux ventilateurs, c'est tout &#224; fait l'exemple d'un moment v&#233;cu. Nous &#233;tions dans une saladerie, &#224; la table voisine des bols en plastiques contenant de la salade &#233;taient activ&#233;s par le vent. C'&#233;tait tr&#232;s dr&#244;le parce qu'ils s'activaient en m&#234;me temps que les bouches du couple d'&#224; c&#244;t&#233; qui s'engueulait... Nous notons ces instants. Nous ne savons pas si cela va prendre forme, mais ce sont ces moments en suspension qu'on aime bien et que l'on essaiera de refixer &#224; l'atelier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous parliez d'immat&#233;rialit&#233;... la photographie par exemple c'est la d&#233;coupe d'un instant, d'une r&#233;alit&#233;. Il en reste des photons et des pixels. C'est de cet arrachage au r&#233;el que vient cette immat&#233;rialit&#233; dont vous parlez. Mais qu'est-ce qui est immat&#233;riel dans notre travail ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Est-ce l'image banale d'un oiseau qui, somme toute, pourrait sortir tout droit du dictionnaire ou bien est-ce dans les modalit&#233;s de son surgissement qu'il faut chercher ? On maintient l'&#233;tincelle de d&#233;part. On cultive ce surgissement parce que c'est &#233;videmment l&#224; que se trouve l'immat&#233;rialit&#233; de nos &#339;uvres fabriqu&#233;es avec &lt;i&gt;presque rien&lt;/i&gt;. On a coutume de dire entre nous : &#171; &#224; partir de trois chewing-gums et de deux cacahu&#232;tes &#187;. Il r&#233;sulte de tout cela une tension totalement abstraite, un trou, un questionnement, une ellipse. Cette ellipse l&#224; est ce qui cr&#233;e ce c&#244;t&#233; immat&#233;riel. Je ne m'attendais pas &#224; cette question. Je trouve cette notion d'immat&#233;rialit&#233; int&#233;ressante. Bien &#233;videmment l'int&#233;r&#234;t de cette histoire n'est pas dans les bouches qui bougent, ni dans la petite table et les bols... Il est dans la trajectoire mentale qu'il y a entre les deux, et &#231;a c'est proprement immat&#233;riel. C'est une tr&#232;s vieille histoire !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Nous travaillons avec des objets triviaux, le paradoxe est cette rencontre explosive entre immat&#233;riel et concret. Nous exploitons beaucoup ce paradoxe : apparition/disparition, vu/pas-vu, d&#233;ception/jubilation, trivial/exceptionnel, vrai/faux... C'est toujours cet acte &#224; deux temps qui nous retient et qui est compl&#232;tement oxymorique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Pourquoi prendre comme point de d&#233;part les d&#233;bris, les d&#233;chets ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Tout ce qui arrive peut &#234;tre l'amorce d'une recherche. Le fait, par exemple, de marcher sur un paquet de cigarette &#233;cras&#233; puis de constater qu'il poss&#232;de un trou en forme de chameau au travers duquel on pourrait peut-&#234;tre faire passer la lumi&#232;re. Souvenez-vous : &#171; il est plus difficile &#224; un riche... qu'&#224; un chameau de passer &#224; travers le chas d'une aiguille... &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; partir de ce moment on m&#232;ne notre travail de discussions en discussions jusqu'&#224; l'&#339;uvre finie (il s'agit du &lt;i&gt;Paradoxe du menteur&lt;/i&gt;). De fil en aiguille on m&#232;ne l'enqu&#234;te, &#231;a prend des jours et des jours... Entre le moment o&#249; on a march&#233; sur le paquet et le moment o&#249; le travail est fini, il s'est pass&#233; souvent six mois et quelque fois cela ne m&#232;ne nulle part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Il me semble qu'il y a deux directions dans votre travail, celle de l'apparition pure et celle du rire. Qu'en est-il justement du rire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Si on r&#233;fl&#233;chit bien, on est dans l'artefact, dans le &lt;i&gt;faire-comme-si&lt;/i&gt;, dans les faux-semblants. Tout comme le rire, dont Bergson nous apprend que c'est du m&#233;canique plaqu&#233; sur du vivant, le simulacre est &#224; mi-chemin entre la vie et l'art.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par exemple, aussi tragique que soit un r&#234;ve, pourquoi nous fait-il rire lorsqu'au matin on le raconte ? Ne serait-ce pas notre situation de pantin manipul&#233; qui d&#233;clenche le rire ? De toute fa&#231;on, le rire surgit, on ne peut le t&#233;l&#233;commander, il arrive dans une zone interm&#233;diaire. On ne sait pas tr&#232;s bien o&#249; l'on est...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Quelle est l'importance de l'histoire de l'art dans vos &#339;uvres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est notre h&#233;ritage, notre formation : on nous a appris &#224; lire une image, cet h&#233;ritage on l'a cultiv&#233;. En tant que plasticiens on ne peut pas vivre sans et in&#233;vitablement cela transpara&#238;t dans notre pratique. Il y a aussi l'influence de l'Italie, Fran&#231;ois est all&#233; faire ses &#233;tudes &#224; Rome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; En effet, nous avons eu un professeur qui nous a vraiment form&#233;s au d&#233;cryptage. Au fond, toute peinture est un cryptogramme. Cet acte, qui consiste &#224; poser l'&#339;il sur une &#339;uvre et &#224; la diss&#233;quer, est bien ancr&#233; &#224; l'origine de notre formation. Aujourd'hui je me sens toujours tr&#232;s bien dans un mus&#233;e. Je pense que c'est &#224; peu pr&#232;s le seul lieu o&#249; je sois vraiment bien, la peinture ne m'ennuie jamais. Le plus souvent d'ailleurs elle se trouve dans des lieux superbes. On est tranquille au milieu des &#339;uvres, on a la paix... Mais h&#233;las de moins en moins, au Louvre par exemple, il faut maintenant louvoyer entre les cohortes...&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_254 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;55&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.artkopel.com/IMG/jpg/loriot-melia-portrait.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L500xH375/loriot-melia-portrait-913a9.jpg?1766191022' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Loriot &amp; M&#233;lia
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photographie &#169; Olivier P&#233;ridy 2011
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Karen Lavot-Bouscarle &#8212;&lt;/strong&gt; Avec vos d&#233;tournements d'objets et de fragments, vos assemblages mis en lumi&#232;re, vous agissez comme des r&#233;v&#233;lateurs de po&#232;mes visuels pr&#233;sents tout autour de nous, l&#224; o&#249; on ne les voit pas... Vous invitez le spectateur &#224; regarder autrement, &#224; chercher derri&#232;re les apparences, avec une d&#233;marche d'&#233;ducation face &#224; la boulimie d'images t&#233;l&#233;visuelles pr&#233;mach&#233;es... Pouvez-vous &#233;voquer cette part &#171; critique &#187; de votre d&#233;marche ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; J'ai pass&#233; quinze jours &#224; enregistrer des &#233;missions de t&#233;l&#233;vision pour &lt;i&gt;La Salle des batailles&lt;/i&gt;, et j'en suis ressortie presque fragilis&#233;e. Lorsqu'il nous arrive de regarder la t&#233;l&#233; nous faisons un choix et c'est alors supportable (quoique !) mais &#171; subir &#187; et &#171; tenir &#187; dans la dur&#233;e face &#224; ces &#233;missions, r&#233;currentes d'ailleurs, cela rel&#232;ve de l'&#233;preuve sur tous les plans. C'est un harc&#232;lement optique, d&#233;magogique et vulgaire, une lobotomie du cerveau par l'image. Pour nous, la vraie guerre est l&#224;... D'o&#249; cette r&#233;flexion/d&#233;nonciation dans &lt;i&gt;D&#233;tournements de fonds&lt;/i&gt; et dans &lt;i&gt;La Salle des batailles&lt;/i&gt;. Nous pointons &#171; ce &lt;i&gt;mondimage&lt;/i&gt;... ce tohu bohu dop&#233; aux pixels... &#187; comme le dit si bien Jean-Claude Pinson dans le catalogue de l'exposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Les couleurs, et le rythme, le staccato !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; On n'imagine pas le rythme, c'est un abrutissement total. Le discours va avec le rythme, qui va avec la couleur, qui va avec les sons, c'est affligeant de b&#234;tise...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; L'id&#233;e de &lt;i&gt;La Salle des batailles&lt;/i&gt; trouve aussi son origine dans le fait qu'au XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, la hi&#233;rarchie des genres pr&#233;sentait la peinture historique comme le nec-plus-ultra de ce que l'on exposait dans les mus&#233;es. Venaient ensuite le portrait, le paysage, puis la peinture de genre et enfin la nature morte. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'exposition se d&#233;roulant dans un mus&#233;e o&#249; les XVII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; et XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cles sont extr&#234;mement bien repr&#233;sent&#233;s, nous avons pens&#233; affronter ce genre majeur en le pastichant sous la forme d'une &lt;i&gt;Salle des batailles&lt;/i&gt;. Mais comme vous pouvez le remarquer, l'iconographie utilis&#233;e dans cette salle est un peu d&#233;cal&#233;e : ce sont des avions &#224; h&#233;lice... aujourd'hui ils ne font plus tr&#232;s peur ! Les chars sont de la derni&#232;re guerre (on est donc d&#233;j&#224; en retard d'une guerre). Et aujourd'hui, je ne pense pas qu'on m&#232;ne des combats par parachutistes interpos&#233;s ! Comme le disait Chantal, la vraie guerre n'est pas l&#224;. Il s'agit d'une guerre d'op&#233;rette, une guerre en dentelle. C'est d'ailleurs &#224; prendre au sens propre comme au figur&#233; puisqu'on a d&#233;coup&#233; des petites dentelles dans diff&#233;rents vrais faux objets. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'amorce de cette id&#233;e de &lt;i&gt;Salle des Batailles&lt;/i&gt; est signifiante. Elle nous est venue lors d'une balade sur une grande plage de Vend&#233;e alors que nous passions pr&#232;s d'un man&#232;ge semblable &#224; tous les man&#232;ges pour enfants. On y trouvait des chevaux de bois, des cygnes, des moutons &#224; trois pattes qui montaient et descendaient... Les enfants occupaient toutes les places disponibles, les parents applaudissaient, photographiaient... Et au milieu de tout &#231;a &#8212; stup&#233;faction &#8212; tournait un lance-missile longue port&#233;e avec trois ou quatre enfants &#224; l'int&#233;rieur. Les lumi&#232;res clignotaient, les parents photographiaient, filmaient... &lt;i&gt;La Salle des batailles&lt;/i&gt; restitue assez bien tout cela : tout y tourneboule avec des choses tr&#232;s gentillettes et au milieu de tout &#231;a, passent une jambe coup&#233;e, une main explos&#233;e, des corps tronqu&#233;s...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Autour de nous, il y a tellement d'images qu'on ne les voit plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; L'image aujourd'hui ne vaut plus &lt;i&gt;chipette&lt;/i&gt; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Certaines mises en sc&#232;ne rappellent les anciens spectacles optiques du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt;, le monde de Georges M&#233;li&#232;s ou encore les dispositifs pr&#233;-cin&#233;matographiques dans &lt;i&gt;Le Paradoxe du menteur&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Ready-made in China&lt;/i&gt;. D'autres comme &lt;i&gt;La Salle des batailles&lt;/i&gt;, sont fabriqu&#233;es avec des jouets. On se retrouve avec l'&#233;merveillement de l'enfant devant vos dispositifs, on cherche l'origine de telle ou telle forme. Si le discours n'est pas que ludique, car il cache souvent autre chose, pouvez-vous tout de m&#234;me nous parler de cette part de l'enfance qui surgit de chacune de vos &#339;uvres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Quand on voit un enfant plong&#233; dans son monde, il ne faut pas le d&#233;ranger, il est ailleurs. C'est sans doute ce passage &#224; l'imaginaire qui nous interroge. Je me souviens d'une remarque et d'un geste de Fran&#231;ois, un jour o&#249; l'on sortait du jardin. Il avait une feuille scarifi&#233;e coll&#233;e sous sa chaussure, il l'a d&#233;coll&#233;e et l'a plac&#233;e dans un rayon de soleil, puis il m'a dit : &#171; Regarde, je transportais un arbre sous ma chaussure &#187;. Cela a donn&#233; l'&#339;uvre &lt;i&gt;D&#233;lices de p&#233;niche&lt;/i&gt;. Je crois que c'est une attitude, un type de fonctionnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous le vivez en le produisant, et vous nous invitez aussi &#224; le vivre en le regardant, vous le provoquez chez nous aussi... ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Je pense que ce basculement est n&#233;cessaire, que c'est le fonctionnement propre de la cr&#233;ation et que le spectateur y est perm&#233;able et r&#233;ceptif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; &#171; L'art doit donner envie d'&#234;tre heureux &#187; disait &#224; une &#233;poque Martial Raysse. Je souscris. Je suis persuad&#233; que c'est la part d'enfance, qu'on a gard&#233; dans notre musette ou au fond de notre poche qui nous aide &#224; vivre. Quelque soit le r&#233;gime politique, on ne parviendra jamais &#224; nous l'arracher. Il faut garder pr&#233;cieusement cette part de l'enfance, c'est le tr&#233;sor de chacun ; l'accumulation de petits secrets qu'il faut sauvegarder co&#251;te que co&#251;te.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a un tr&#232;s beau film de l'&#233;cole de Tarkovski tr&#232;s sinistre aussi puisque &#231;a se d&#233;roule apr&#232;s une guerre atomique. Les gens se retrouvent avec des enfants dans des souterrains, seuls endroits o&#249; l'on peut encore survivre, s&#251;rement pas pour longtemps. Un jour, l'un des adultes se souvient que c'est No&#235;l alors qu'ils sont compl&#232;tement d&#233;connect&#233;s du temps et de la r&#233;alit&#233; qui n'existe plus. Dans ce monde sinistre, il a alors le r&#233;flexe de constituer un arbre de No&#235;l avec tout ce qu'il a sous la main. Je trouve ce geste tr&#232;s puissant. Le fait de se raccrocher &#224; une image &#224; jamais perdue est un moment tr&#232;s fort. Oui, Je pense qu'il faut se raccrocher co&#251;te que co&#251;te &#224; sa part d'enfance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vos dispositifs sont emprunts d'humour et de ludisme, avec une pointe d'ironie, mais la Mort rode aussi : des squelettes se prom&#232;nent partout dans &lt;i&gt;Crottesques 2&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Les Bergers d'Arcachon&lt;/i&gt; fait r&#233;f&#233;rence aux &lt;i&gt; &lt;i&gt;Bergers d'Arcadie&lt;/i&gt; &lt;/i&gt; de Nicolas Poussin, &lt;i&gt;Le Paradoxe du menteur&lt;/i&gt; est une sorte de danse macabre dont les couleurs rappellent celles de certaines chapelles, et cette douce vanit&#233;, &lt;i&gt;&#192; main lev&#233;e&lt;/i&gt;, o&#249; ce corps juv&#233;nile appara&#238;t pour se fl&#233;trir aussit&#244;t... Il y a aussi cette mort du dialogue dans vos proc&#233;d&#233;s sonores : paroles inaudibles ou sons d&#233;risoires, superposition de programmes TV...&lt;br class='autobr' /&gt;
Vous nous faites rire et nous emmenez dans vos petits mondes po&#233;tiques, mais nulle question d'oublier la r&#233;alit&#233; de notre condition ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Je parlais d'ellipse tout &#224; l'heure, de l'amorce et du r&#233;sultat... Finalement l'immat&#233;rialit&#233; de notre travail est proprement l&#224;, dans cet espace mental tr&#232;s proche de l'ellipse. Quelle est, au fond, la figure de style la plus proche de la mort ? Parmi les figures de rh&#233;torique, vous avez les figures par accumulation ou par addition et les figures par soustraction. La plus belle figure de soustraction est l'ellipse. Il y a dans l'ellipse quelque chose qui est tr&#232;s proche de la mort. Une des plus belles ellipses en peinture est celle de Nicolas Poussin dans &lt;i&gt;Les Bergers d'Arcadie&lt;/i&gt; avec cette magnifique inscription comportant le mot &#171; ego &#187; qui saute aux yeux... Cette ellipse dont je parle depuis le d&#233;but a &#224; voir avec la mort, parce que la mort est irrepr&#233;sentable. &#192; l'inverse de tout cela, sa repr&#233;sentation sous la forme d'un squelette fait rire tout le monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
On a toujours fait des danses macabres, c'est une source intarissable de dessins, c'est tr&#232;s sympathique ! Il faut savoir que les Romains, avec leur raffinement proverbial, faisaient venir, lors des grands festins, un esclave habill&#233; en squelette. Ce n'&#233;tait pas simplement pour nous rappeler que nous sommes mortels, mais pour jouir plus fort, sachant que, de toute fa&#231;on, on est tous vou&#233;s &#224; un destin funeste. Il faut profiter de la vie plus encore !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Nous parlions tout &#224; l'heure du &#171; pourquoi &#187; du d&#233;chet... La r&#233;ponse est aussi l&#224; : ce rapport &#224; la mort se trouve &#233;galement dans cette confrontation destruction/reconstruction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Lors d'un pr&#233;c&#233;dent entretien, des &#233;tudiants en art nous parlaient de l'effet d&#233;ceptif de certaines de nos &#339;uvres. Toute apparition appelle immanquablement son corollaire : la disparition. L'image est pour moi tout aussi int&#233;ressante, voire plus int&#233;ressante, lorsqu'elle dispara&#238;t. Je pense, pour illustrer ce propos, au film &lt;i&gt;Fellini Roma&lt;/i&gt; et &#224; la sc&#232;ne de d&#233;couverte &#8212; lors du creusement du m&#233;tro &#8212; d'une villa romaine et de ses fresques. Un technicien p&#233;n&#232;tre &#224; l'int&#233;rieur d'une salle et aussit&#244;t les peintures murales, toutes rutilantes de couleurs, s'effacent, rong&#233;es par l'apport d'oxyg&#232;ne. L'effet d&#233;ceptif de cette disparition fait toute la puissance et la m&#233;taphore du film.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Il est arriv&#233; que des gens nous disent, &#224; propos d'une de nos &#339;uvres, qu'elle &#233;tait tr&#232;s color&#233;e, qu'il y avait du bleu, du rouge, alors que la r&#233;alit&#233; &#233;tait tout autre. Ils gardent une image de l'image, peu importe l'image. On est dans le fantasme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vos titres ont une grande place dans vos &#339;uvres : parfois ils ajoutent un niveau de lecture suppl&#233;mentaire, parfois ils proposent simplement un jeu de mot venant ponctuer l'&#339;uvre. Quelle est la place du titre dans votre processus de cr&#233;ation ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Le titre arrive toujours &#224; la fin quand le travail est termin&#233;. C'est la ponctuation finale, l'&#233;vidence, le &lt;i&gt;&#231;a-va-de-soi&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est une part de l'ellipse, le morceau du puzzle qui manque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Ce sont des petites histoires que l'on raconte, que l'on vit, donc il y a forc&#233;ment, &#224; un moment, un point final &#224; cette histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Le titre &lt;i&gt;Le Petit monde de l'art&lt;/i&gt;, par exemple, est venu transfigurer l'ensemble de l'installation. &#192; ce sujet, je ne peux m'emp&#234;cher d'&#233;voquer Bartlebooth, le personnage principal de &lt;i&gt;La Vie mode d'emploi&lt;/i&gt; de Georges Perec, qui meurt au moment de poser la pi&#232;ce manquante de son 439&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; puzzle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Et puis il y a aussi ce plaisir que Fran&#231;ois a de la langue. Il vous parlait de sa recherche initiale, du travail avec les mots... &#192; une p&#233;riode o&#249; il faisait beaucoup de lapsus, il a travaill&#233; ses textes en guise de th&#233;rapie. Par exemple, dans &#171; l'art est inutile &#187;, on entend &#171; la r&#233;tine utile &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; La langue est souvent oxymorique. En affirmant une chose, il se peut que la substance phonique nous fasse entendre le contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Fran&#231;ois entend toujours autre chose que ce qui est dit dans les mots. C'est &#233;tonnant, je n'entends pas ces doubles sens aussi vite que lui. &#199;a fait aussi partie de son univers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; &lt;i&gt;Faite d'yeux&lt;/i&gt; est une &#339;uvre tr&#232;s diff&#233;rente des autres. Elle pose &#233;videmment la question du regard, de notre regard sur le monde. Cet organe isol&#233; et r&#233;p&#233;t&#233; fascine ; d&#233;sincarn&#233; et autonome, on se demande si, telle la t&#234;te tranch&#233;e de M&#233;duse, ces yeux ne continuent pas leur pouvoir de foudroiement ; fixe et multiple, il rappelle aussi l'&#339;il des cam&#233;ras dispos&#233;es en nombre croissant. L&#224; encore les m&#234;me questionnements sous-jacents &#233;mergent... &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ici, pas de jeu de lumi&#232;re, pas de reflet projet&#233;, pas d'assemblages h&#233;t&#233;roclites, juste la r&#233;p&#233;tition d'un objet unique. Pouvez-vous nous parler de cette pi&#232;ce ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est l'objet symbolique, le signal qui illustre le titre de l'exposition &lt;i&gt;VU-PAS-VU&lt;/i&gt;. C'est une psych&#233; qui a deux phases puisqu'on peut basculer l'objet : l'une les yeux ouverts, et l'autre les yeux ferm&#233;s. C'est aussi la symbolique de tous les regards possibles, puisque chacun peut voir ce qu'il veut. Il y a &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; regards. &lt;br class='autobr' /&gt;
Au milieu, se trouve le rebelle : un &#339;il ouvert quand tous les autres sont ferm&#233;s, et inversement lorsqu'on bascule la psych&#233;. C'est un &lt;i&gt;clin d'&#339;il&lt;/i&gt; parmi beaucoup d'autres...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; J'ai oubli&#233; quel &#233;crivain disait : &#171; &#201;crire, c'est faire parler tous les personnages qui sont en nous. &#187; Je pense que c'est la m&#234;me chose pour les arts plastiques : non de faire jouer des personnages, mais plut&#244;t les regards, toutes les visions possibles qui sont en nous. Cela signifie que &#171; je &#187;, le &#171; je &#187; visuel, est un autre, mais un autre &lt;i&gt;multiple&lt;/i&gt;. Nous avons des milliers de regards en nous. Nous sommes porteurs de tout un atavisme et de toute cette m&#233;moire. Ce sont tous ces regards que symbolise cet &#171; ostensoir &#187; dont parle Jean-Claude Pinson dans le catalogue de l'exposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous travaillez avec des mat&#233;riaux qui ne sont pas nobles, des d&#233;bris ou des emballages recycl&#233;s, des dispositifs d'apparence pr&#233;caire avec lesquels vous produisez de tr&#232;s belles images qui nous &#233;merveillent, empreintes de po&#233;sie et de douceur : je pense &#224; &lt;i&gt;L'aur&#233;olus dit le Loriot&lt;/i&gt;, &#224; &lt;i&gt;&#192; Main lev&#233;e&lt;/i&gt;, ou encore aux &lt;i&gt;Zinzins ou les D&#233;clics d'investisseurs&lt;/i&gt;. Quelle place occupe la question de la beaut&#233; de l'image dans votre travail ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Pour nous, &#231;a ne se discute pas en terme de beaut&#233;. Notre pr&#233;occupation n'est pas tant la r&#233;ussite d'une &#171; belle &#187; image (et qu'est-ce qu'une image r&#233;ussie ?) que le d&#233;calage produit par ce qui la g&#233;n&#232;re. &#201;videmment ce d&#233;calage est encore plus violent si l'image affiche une repr&#233;sentation tr&#232;s r&#233;aliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Si on poussait la logique autrement : partir du chaos pour aboutir &#224; une image abstraite cela serait tout diff&#233;rent. Toute la part irruptive de l'image serait absente et le r&#233;sultat de la tension que nous recherchons &#8212; donc l'effet de surprise &#8212; beaucoup moins dynamique. Peut-&#234;tre que tout cela rel&#232;ve d'une attitude propre &#224; la photographie, sph&#232;re avec laquelle nous flirtons r&#233;guli&#232;rement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; Nos images sont faussement r&#233;alistes. Par exemple, dans &lt;i&gt;Les Zinzins ou les D&#233;clics d'investisseurs&lt;/i&gt;, on per&#231;oit des nez, mais ce n'est rien en soi. Dans &lt;i&gt;Les Fruits d'une m&#251;re r&#233;flexion&lt;/i&gt;, les fruits color&#233;s ne sont pas des fruits, ce sont des taches de lumi&#232;re jaunes, vertes et rouges et rien d'autre. Notre cerveau nous joue des tours ! Bien s&#251;r, nos images sont des impressions d'images, des d&#233;sirs d'images.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; L'image a peut-&#234;tre plus de douceur encore quand on voit les d&#233;bris d'o&#249; elle &#233;merge ? Comme par exemple avec &lt;i&gt;Le Diable probablement&lt;/i&gt;, o&#249; le visage obtenu est tr&#232;s doux, en contraste avec les d&#233;bris et la poussi&#232;re qui jonchent le sol et produisent cette image.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est la premi&#232;re fois que j'entends ce qualificatif de douceur &#224; propos de nos images. Que mettez-vous derri&#232;re ce terme, pensez-vous &#224; l'atmosph&#232;re ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Oui, et aussi au rendu : &#224; ces flous, &#224; la douceur de ces lumi&#232;res qui ne sont pas des contrastes brutaux, tr&#232;s d&#233;finis, &#224; ce c&#244;t&#233; un peu dilu&#233; aussi, comme dans certaines aquarelles ou estampes japonaises, &#224; ce c&#244;t&#233; l&#233;ger et superpos&#233; comme des transparences, des couches de reflets diff&#233;rents qui viennent s'accumuler... Je trouve qu'il y a une grande douceur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. L. &#8212;&lt;/strong&gt; Probablement parce que nous n'utilisons pas le proc&#233;d&#233; d'ombres chinoises qui cr&#233;e un jeu de d&#233;coupes brutales (sauf &#8212; pour la premi&#232;re fois &#8212; dans &lt;i&gt;Le Paradoxe du menteur&lt;/i&gt; !) Et puisque vous parlez de flou, rentrons dans l'aspect technique : en fait, si on bouge un tant soit peu les loupes pour plus de nettet&#233;, on verra appara&#238;tre alors, &#224; la place de l'image, des bouts de scotch, des rognures d'ongles et des poils de chats... La magie aura disparue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. M. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est le flou qui fait l'image.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Eug&#232;ne Green</title>
		<link>https://www.artkopel.com/entretiens/eugene-green.html</link>
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		<dc:date>2010-06-07T12:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Karen</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Art - Cin&#233;ma &amp; litt&#233;rature :&lt;/strong&gt; Entretien avec le dramaturge Eug&#232;ne Green, pr&#233;par&#233; et r&#233;alis&#233; par Karen Lavot-Bouscarle et Arthur Kopel, juin 2010.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.artkopel.com/entretiens/" rel="directory"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L150xH150/eugene-green-litterature-cinema-74277.jpg?1766146313' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec Eug&#232;ne Green, homme de th&#233;&#226;tre, r&#233;alisateur (La Religieuse portugaise), &#233;crivain et essayiste, pr&#233;par&#233; et r&#233;alis&#233; par Karen Lavot-Bouscarle et Arthur Kopel, avec la participation de Michel-Ange Seretti, le 7 juin 2010.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Arthur Kopel &#8212;&lt;/strong&gt; Dans &lt;i&gt;La Bataille de Roncevaux&lt;/i&gt;, vous donnez une d&#233;finition du po&#232;te comme &#233;tant celui qui croit que la fiction est une v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Eug&#232;ne Green &#8212;&lt;/strong&gt; &#199;a se trouve dans une fiction, donc ce n'est pas forc&#233;ment ce que je crois. Je le dis car aujourd'hui, il y a une sorte d'interdiction de la fiction. J'ai un projet de livre qui s'appellera &lt;i&gt;&#201;loge de la fiction&lt;/i&gt;. L&#224;, je suis effectivement d'accord avec mon personnage, mais quand on lit un roman, on a tendance &#224; supposer que c'est l'autobiographie de l'auteur avec simplement les noms chang&#233;s. Je crois &#224; la po&#233;sie, je crois &#224; la fiction comme le don du po&#232;te, la possibilit&#233; d'exprimer une r&#233;alit&#233; en d&#233;passant l'illusion de la r&#233;alit&#233; qui nous entoure, c'est pour moi quelque chose de tr&#232;s important. Dans notre civilisation, quand on veut faire l'&#233;loge d'un film, les critiques disent tr&#232;s souvent aujourd'hui : &#171; c'est moiti&#233; une fiction, moiti&#233; un documentaire &#187; comme si le p&#233;ch&#233; de la fiction &#233;tait rachet&#233; par une partie qui serait documentaire. Je crois que &#8212; c'est vrai en tout cas dans la culture occidentale jusqu'&#224; la fin de l'&#233;poque baroque &#8212; les artistes cherchent toujours &#224; &#233;chapper &#224; l'illusion de la r&#233;alit&#233; pour exprimer une r&#233;alit&#233; sup&#233;rieure &#224; travers la po&#233;sie. La po&#233;sie est toujours une fiction, donc ici, je suis d'accord avec mon personnage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous &#233;voquez souvent la notion de pr&#233;sence r&#233;elle. Dans Po&#233;tique du cin&#233;matographe, vous parlez de cette pr&#233;sence r&#233;elle et n&#233;anmoins cach&#233;e, sans quoi il n'y a pas de cin&#233;matographe et qui permet de rendre appr&#233;hensible les fragments du monde. Pourriez-vous pr&#233;ciser quelle est cette pr&#233;sence r&#233;elle dans le cin&#233;matographe et quelle en est sa nature ? Vous parlez d'une pr&#233;sence r&#233;elle &#224; travers l'ic&#244;ne, l'eucharistie. Dans le cin&#233;matographe il s'agit d'autre chose, mais toujours de pr&#233;sence r&#233;elle...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; J'utilise ce terme qui effectivement part d'un concept th&#233;ologique qui est la pr&#233;sence r&#233;elle du Christ dans le sacrement de l'eucharistie ou dans la tradition des ic&#244;nes, la pr&#233;sence r&#233;elle de ce qui est repr&#233;sent&#233; dans l'image qui justifie l'iconophilie, c'est-&#224;-dire l'utilisation de l'ic&#244;ne, et de l'image en g&#233;n&#233;ral. Je transpose ce concept mais en gardant l'essentiel. Contrairement aux arts traditionnels ant&#233;rieurs &#224; la fin du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt;, disons ant&#233;rieurs &#224; la photographie, le cin&#233;matographe n'utilise pas un moyen abstrait comme la couleur chez un peintre, ou le son chez un musicien, pour construire une repr&#233;sentation du monde. Il prend sa mati&#232;re brute dans une captation de ce que la pens&#233;e dominante depuis le XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle consid&#232;re comme une r&#233;alit&#233; finie, purement mat&#233;rielle. Mais le cin&#233;matographe tel qu'il fonctionne dans le film r&#233;alis&#233; et mont&#233;, fait voir au spectateur des choses cach&#233;es dans ces fragments de la r&#233;alit&#233;, donc une pr&#233;sence r&#233;elle qui &#233;tait l&#224;, mais dont le spectateur n'aurait pas &#233;t&#233; conscient en voyant ces fragments dans leur contexte. Cette pr&#233;sence r&#233;elle est une &#233;nergie qui est en principe invisible dans le contexte normal, inaudible en g&#233;n&#233;ral. C'est une &#233;nergie. Une &#233;nergie est toujours une pr&#233;sence spirituelle, donc on en revient &#224; l'origine du concept : c'est une pr&#233;sence spirituelle, mais que l'on peut d&#233;finir simplement comme une &#233;nergie, qui est dans la mati&#232;re et dont le cin&#233;matographe peut rendre le spectateur conscient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Donc l&#224;, c'est le mot &#233;nergie dans la conception byzantine de la pr&#233;sence dans l'ic&#244;ne qui &#233;tait pens&#233;e au VIII-IX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E.G. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est &#231;a, mais cette pr&#233;sence ne porte pas forc&#233;ment un nom. Dans une ic&#244;ne la pr&#233;sence r&#233;elle est en premier lieu ce qui est repr&#233;sent&#233;, donc le saint, tandis que dans le cin&#233;matographe, c'est n'importe quel &#233;l&#233;ment de l'univers qui comporte une pr&#233;sence cach&#233;e et que l'image peut rendre appr&#233;hensible. Le cin&#233;matographe peut aussi rendre appr&#233;hensible le rapport entre des fragments du monde qui semblent ne pas avoir de rapport entre eux. Par exemple, ce qui peut appara&#238;tre dans mes films comme une figure de style : souvent lorsqu'un personnage est dans le champ et qu'il le quitte, le plan continue avec le champ vide. Je veux que le spectateur sente la pr&#233;sence de la personne qui &#233;tait l&#224; et qui n'est plus l&#224;, et aussi la communion d'&#233;nergie entre la pr&#233;sence de la personne et la pr&#233;sence de ce qui peut &#234;tre des &#233;l&#233;ments inanim&#233;s. Dans La Religieuse portugaise, il y a un plan o&#249; Julie, le personnage principal, arrive &#224; Lisbonne et entend un chanteur de Fado en train de r&#233;p&#233;ter. Elle &#233;coute et il y a une sorte de communion entre eux, qui passe par des champs et contre-champ, par les visages, puis on voit les pieds de Julie avec le bas de la porte. On voit son d&#233;part, mais seulement par les pieds, et on continue &#224; entendre le chanteur. Le bas de la porte reste l&#224;, et des feuilles sont soulev&#233;es par le vent. Je voudrais que le spectateur sente dans ce plan &#224; la fois la pr&#233;sence de Julie par son absence, et les &#233;l&#233;ments du monde humain ou naturel qui sont toujours l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans votre essai sur la nature du cin&#233;ma, vous ajoutez &#224; propos de la pr&#233;sence r&#233;elle que &#171; Toute grande &#339;uvre cin&#233;matographique est une histoire de fant&#244;mes &#187;. &#192; propos de la pr&#233;sence r&#233;elle et cach&#233;e, vous &#233;voquez r&#233;guli&#232;rement, dans des essais ou des fictions, les anges et les fant&#244;mes et vous y croyez. Ce n'est pas banal !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Oui, effectivement, c'est une des raisons pour lesquelles j'ai tant de mal &#224; trouver des financements ou des &#233;diteurs, parce que ni les anges ni les fant&#244;mes ne sont &#224; la pointe de la &lt;i&gt;branchitude&lt;/i&gt;, surtout s'ils sont dans la tradition occidentale. Par exemple, Apichatpong vient d'avoir la Palme d'or &#224; Cannes pour un film qui &#233;voque des r&#233;incarnations, des esprits. Il les a remerci&#233;s pour l'avoir aid&#233;. Je suis tr&#232;s content pour lui car c'est un tr&#232;s bon cin&#233;aste. &#199;a passe tr&#232;s facilement, ses films sont abonn&#233;s &#224; Cannes depuis le d&#233;but, parce qu'il aborde la spiritualit&#233; &#224; travers la tradition bouddhique, et que ses fant&#244;mes et ses esprits sont asiatiques. Mais si on aborde la spiritualit&#233; &#224; travers la tradition occidentale avec des anges et des esprits europ&#233;ens, l&#224;, c'est tr&#232;s mal vu. C'est la culture du XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt;, le si&#232;cle dit des lumi&#232;res, qui a interdit tout &#231;a et l'a pouss&#233; jusqu'aux marges. Elle lui a m&#234;me donn&#233; une connotation moralement n&#233;gative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les fant&#244;mes sont pour moi quelque chose de naturel, c'est ce que je tente d'expliquer dans Pr&#233;sences : quand j'&#233;tais enfant et que j'&#233;tais aupr&#232;s d'un arbre, je sentais la vie de l'arbre. Les rationalistes reconnaissent tout de m&#234;me qu'un arbre est vivant, mais quelque chose va au-del&#224; de la vie v&#233;g&#233;tale d'un arbre. Pour les Grecs, chaque arbre poss&#233;dait un esprit qui s'appelait une dryade. Enfant, c'&#233;tait pour moi quelque chose de tout &#224; fait spontan&#233;, il n'y avait rien d'intellectuel ou de r&#233;fl&#233;chi. Je sentais la pr&#233;sence de cet esprit dans l'arbre. C'est une &#233;nergie spirituelle qui est attach&#233;e directement &#224; l'arbre, qui est limit&#233;e par lui. Un fant&#244;me, c'est un vestige de l'&#233;nergie d'un &#234;tre humain qui, pour une raison ou une autre, ne rentre pas dans le processus normal de recyclage de l'&#233;nergie ou des &#226;mes. On peut l'envisager comme on veut. De plus en plus, je suis convaincu de la r&#233;incarnation des esprits. Ce n'est pas non plus quelque chose d'intellectuel, &#231;a vient de l'exp&#233;rience, fr&#233;quente &#8212; pas tr&#232;s fr&#233;quente, mais quand &#231;a arrive c'est tr&#232;s fort &#8212; d'avoir une m&#233;moire plus ancienne que ma naissance. Il y a des vestiges qui viennent de quelque part.&lt;br class='autobr' /&gt;
Effectivement les fant&#244;mes figurent souvent dans mes &#233;crits, peut-&#234;tre moins dans mes films, &#224; part &lt;i&gt;Le Pont des arts&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_255 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;56&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.artkopel.com/IMG/jpg/eugene-green-cinema-litterature.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L500xH750/eugene-green-cinema-litterature-0edcc.jpg?1766191022' width='500' height='750' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Eug&#232;ne Grenn
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photographie &#169; Karen Lavot-Bouscarle 2010
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Karen Lavot-Bouscarle &#8212;&lt;/strong&gt; Quand vous &#233;voquez l'arbre dans &lt;i&gt;La Bataille de Roncevaux&lt;/i&gt;, c'est alors une part plus personnelle ou autobiographique que vous faites vivre &#224; votre personnage principal, avec son attachement et son habitude d'aller s'asseoir contre l'arbre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Oui, bien s&#251;r. Il y a toujours des choses qui viennent de l'exp&#233;rience. Il y a presque toujours des fant&#244;mes dans mes romans. Je suis en train de travailler un quatri&#232;me roman &#8212; je ne sais pas quand il para&#238;tra &#8212; o&#249; il y a une histoire de fant&#244;mes qui fait le fil conducteur. L&#8216;existence des anges, c'est aussi quelque chose que j'ai toujours ressenti. Sous une forme ou une autre, les anges sont des &#234;tres qu'envisagent toutes les traditions spirituelles. Ils sont des interm&#233;diaires, des passages entre l'homme et le sacr&#233;, entre l'homme et Dieu. Les anges, par l'&#233;tymologie de leur nom, sont des messagers. Prenons le personnage principal de &lt;i&gt;La Religieuse portugaise&lt;/i&gt;, qui en arrivant &#224; Lisbonne a l'impression que sa vie est compos&#233;e de fragments sans rapport les uns avec les autres, que cette vie n'a donc pas de sens et que du coup, le monde autour d'elle n'a pas non plus de sens. Finalement elle d&#233;couvre qu'il y a des liens entre tous ces fragments, donc entre elle et le monde aussi. D'une certaine mani&#232;re, on peut dire que quand on re&#231;oit ce message &#8212; qu'il y a des liens entre les parties de sa vie, entre soi-m&#234;me et le monde &#8212; c'est le signe qu'on a re&#231;u la visite d'un messager. On peut bien-s&#251;r les consid&#233;rer autrement. D'une certaine mani&#232;re, le concept du Saint-Esprit est un peu la m&#234;me chose.&lt;br class='autobr' /&gt;
Donc oui, je suis assez familier &#8212; pas tellement des d&#233;mons auxquels je ne crois pas trop &#8212; mais des fant&#244;mes et des anges, oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Il est des choses et des &#234;tres dans votre travail, qui n'ont pas de nom. Par exemple, dans &lt;i&gt;Toutes les nuits&lt;/i&gt;, il y a ce dialogue :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&#171; &#192; quoi penses-tu ?
&lt;br /&gt;&#8212; &#192; rien... &lt;br /&gt;&#8212; On ne pense jamais &#224; rien.
&lt;br /&gt;&#8212; Alors ce que je pense n'a pas de nom. &#187;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ou encore un peu plus loin :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&#8212; De quoi ?
&lt;br /&gt;&#8212; Je te le dirais s'il y avait un nom pour le dire &#187;.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Et dans &lt;i&gt;Le Ponts des arts&lt;/i&gt;, il y a le personnage de l'Innommable. Quels sont ces choses ou ces &#234;tres qui n'ont pas de nom ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Et vous &#233;crivez aussi que les choses existent parce qu'on les nomme. Qu'en est-il alors des choses indicibles ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Je crois que c'est un peu le th&#232;me de &lt;i&gt;La Bataille de Roncevaux&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire que l'homme existe &#224; travers le langage, &#224; travers une, ou parfois plusieurs langues, car une langue est une vision du monde, et c'est la parole qui distingue l'homme des autres cr&#233;atures anim&#233;es. Le monde prend un sens pour l'homme &#224; travers sa langue, et donc &#224; travers les noms qu'il peut donner aux &#233;l&#233;ments du monde. Dans l'extrait de &lt;i&gt;Toutes les nuits&lt;/i&gt; que vous citez, cette jeune fille se trouve face &#224; une expression du d&#233;sir de Jules, le gar&#231;on qui est avec elle. Elle sent le d&#233;sir s'&#233;veiller en lui, et en m&#234;me temps, comme souvent, la sexualit&#233; est une porte vers d'autres choses, vers des myst&#232;res spirituels. Justement, cette s&#233;quence de &lt;i&gt;Toutes les nuits&lt;/i&gt;, dans la grange, commence ainsi : on entend les personnages parler mais on ne les voit pas, et on voit simplement une t&#226;che de lumi&#232;re sur la pierre de la grange. Le fait qu'elle ne puisse pas nommer ses peurs ne signifie pas que les choses n'ont pas de nom. En tant qu'adolescente de quatorze ans, elle ne parvient pas &#224; trouver un nom pour ces choses, &#231;a reste donc des myst&#232;res indicibles pour elle. Au fur et &#224; mesure qu'elle trouvera un nom, soit elle les comprendra mieux, soit elle s'en &#233;loignera parce qu'elle ne trouvera pas les bons noms, ceux qui donnent vraiment la clef de ces choses l&#224;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; propos de l'Innommable, dans la sc&#232;ne de r&#232;glement de comptes entre Pascal et lui, Pascal dit &#224; la fin du dialogue : &#171; Je pensais qu'on vous appelait l'Innommable parce que vous &#233;tiez si m&#233;chant, mais c'est parce que vous n'avez pas de nom &#187;. Il ne poss&#232;de pas d'humanit&#233;, c'est pour cela que sa musique est creuse et qu'il ne peut pas &#234;tre un grand artiste comme Sarah. Il lui manque l'humanit&#233;, il lui manque un nom. M&#234;me s'il utilise des paroles, il les utilise comme des &#171; mots &#187; mais pas comme la &#171; parole &#187;, alors du coup, il n'a pas de nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les choses qui sont indicibles, qui sont des myst&#232;res spirituels au-del&#224; de la compr&#233;hension de la raison, c'est justement &#224; travers la parole que l'homme cherche &#8212; non pas &#224; conna&#238;tre directement ces myst&#232;res puisqu'il ne le peut pas &#8212; mais qu'il cherche des m&#233;taphores qui lui permettraient de les comprendre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans mon roman qui se ballade en ce moment &#224; la recherche d'un &#233;diteur, et qui s'appelle &lt;i&gt;Un Conte du Graal&lt;/i&gt;, c'est la m&#234;me histoire que dans &lt;i&gt;Le Conte du Graal&lt;/i&gt; de Chr&#233;tien de Troyes sauf que &#231;a se passe aujourd'hui au Portugal, et c'est un peu dans la m&#234;me tonalit&#233; que &lt;i&gt;Le Monde vivant&lt;/i&gt;. Dans le prologue, un homme erre dans Lisbonne, pensant avoir trouv&#233; la clef &#224; des myst&#232;res dans la chapelle du monast&#232;re des Jeronimos, jusqu'&#224; ce qu'arrive un groupe de touristes, ce qui le d&#233;sesp&#232;re. Les touristes jouent un peu le m&#234;me r&#244;le que dans &lt;i&gt;La Bataille de Roncevaux&lt;/i&gt;, ce qui le d&#233;sesp&#232;re. Le voyageur monte alors sur la colline de Restelo, o&#249; il y a une chapelle de la m&#234;me &#233;poque que le monast&#232;re. Elle est tr&#232;s importante car de cette hauteur, on aper&#231;oit &#224; la fois le port d'o&#249; partaient les explorateurs, et l'Atlantique de l'autre c&#244;t&#233;. Juste avant de partir de la Tour de Bel&#233;m, les grands explorateurs montaient l&#224;-haut pour prier. Mon personnage y rencontre un homme &#233;trange &#8212; dont la description pourrait &#233;voquer saint J&#233;r&#244;me, cette chapelle est consacr&#233;e &#224; ce saint &#8212; qui est en train d'&#233;crire, accompagn&#233; d'un labrador rapporteur dor&#233;. Ce vieil homme fait entrer le visiteur dans la chapelle, et quand cet homme qui est peut-&#234;tre saint J&#233;r&#244;me entre dans le ch&#339;ur, il y a une transformation. L'animal appara&#238;t comme un lion et le visiteur ne peut pas entrer dans le ch&#339;ur, il ne peut pas traverser cette fronti&#232;re. Le vieil homme lui explique que c'est parce qu'il ne peut pas vivre son pr&#233;sent, et que lorsqu'on vit vraiment son pr&#233;sent, on entre en contact avec l'indicible parce que tout est l&#224;. Le pr&#233;sence est r&#233;elle et dans le pr&#233;sent. Il lui dit que c'est parce qu'il lui manque les m&#233;taphores pour comprendre ce qu'on ne peut pas conna&#238;tre directement, et que toutes les religions nous en donnent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour &#231;a que j'ai fait ce petit d&#233;tour, je pense qu'on ne peut pas comprendre directement l'indicible &#224; moins d'&#234;tre un grand mystique, et encore, peut-&#234;tre seulement &#224; certains moments privil&#233;gi&#233;s de la connaissance mystique. Par contre, tout homme peut s'en approcher &#224; travers les noms, ceux qui sont donn&#233;s par la tradition religieuse, &#224; condition de ne pas se fixer sur la litt&#233;ralit&#233; de ces noms &#8212; sinon, &#231;a donne simplement des lois, des dogmes et des guerres &#8212; mais plut&#244;t d'essayer de p&#233;n&#233;trer la r&#233;alit&#233; des noms o&#249; se trouve la pr&#233;sence r&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Il me revient, quand Pascal dit &#224; l'Innommable qu'il est innommable non parce qu'il est abject, mais parce qu'il n'a pas de nom, je crois qu'&#224; ce moment-l&#224;, l'Innommable est en train de jouer Frescobaldi. Est-ce que &#231;a a un rapport avec son nom ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Non, il joue de mani&#232;re tr&#232;s superficielle en faisant toutes sortes d'effets, surtout avec la t&#234;te, mais il n'exprime rien par la musique. Et justement, quand Pascal lui dit ces choses, alors que jusque-l&#224; les r&#233;pliques &#233;taient du tac-au-tac, l'Innommable ne fait plus que des &#171; oh &#187;, car il ne peut pas trouver une parole pour r&#233;pondre &#224; &#231;a. Il est &#224; nu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans &lt;i&gt;Le Pont des arts&lt;/i&gt;, vous avez dit que tout ce qui est beau nous d&#233;passe, et dans La Reconstruction : &#171; je cherche l'espoir dans la beaut&#233;, que ce soit d'un arbre, d'une personne ou d'un po&#232;me. C'est l'unique passerelle &#224; double sens entre la vie et la mort &#187;. Il semblerait qu'il y ait &#233;galement une passerelle par le r&#234;ve, quand vous &#233;crivez dans &lt;i&gt;La Bataille de Roncevaux&lt;/i&gt; : &#171; Je conservais ce pouvoir de voler (...). Or ce matin je me suis souvenu de tout, et j'ai &#233;t&#233; accabl&#233; d'une tristesse indicible car un lieu sacr&#233; avait &#233;t&#233; profan&#233;, et j'ai compris que jamais plus je ne volerai &#187;. Pouvez-vous nous parler de cette conception de la beaut&#233; et du r&#234;ve ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Concernant la beaut&#233;, du point de vue de la beaut&#233; esth&#233;tique, la beaut&#233; de l'art &#233;tait d&#233;j&#224; exprim&#233;e dans &lt;i&gt;Le Pont des arts&lt;/i&gt; en utilisant ce pont comme une m&#233;taphore. Je pense que le grand probl&#232;me que chaque &#234;tre doit r&#233;soudre en prenant conscience de son existence, du fait qu'il est vivant, c'est le fait qu'il doit mourir. Toutes les traditions religieuses donnent des moyens de comprendre cette v&#233;rit&#233; existentielle, et une source d'esp&#233;rance et d'acceptation par rapport &#224; &#231;a. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais finalement, pour que cette compr&#233;hension soit autre chose qu'intellectuelle, je trouve personnellement que c'est la beaut&#233; qui est la meilleure passerelle parce qu'en entrant en contact avec elle, ou plut&#244;t en &#233;prouvant l'&#233;motion que provoque la beaut&#233;, que ce soit celle d'un arbre, d'une personne, ou d'une &#339;uvre d'art, on est mis directement en rapport avec l'indicible, avec quelque chose qui va au-del&#224; de la mat&#233;rialit&#233; des choses. C'est en fait toute la tradition platonicienne : l'id&#233;e que c'est &#224; travers la beaut&#233; qu'on devine la source de la beaut&#233;, une r&#233;alit&#233; spirituelle qui va au-del&#224; de l'apparence, et que ce que nous voyons dans la mat&#233;rialit&#233; des choses n'est qu'un simple reflet de cette autre r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; En ressentant la beaut&#233;, on s'approche du divin...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Oui, c'est &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Ce passage sur le r&#234;ve et cette tristesse indicible m'a beaucoup touch&#233;e, cette id&#233;e que quand il se souvient de comment il a vol&#233;, jamais plus il ne volera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Il se trouve que l&#224; encore, c'est un &#233;l&#233;ment autobiographique, c'est-&#224;-dire que c'est une exp&#233;rience r&#233;elle. Je ne le savais pas, mais pendant toute mon enfance et mon adolescence, je pouvais voler dans des r&#234;ves : c'&#233;tait une exp&#233;rience physique. Je suis convaincu que &#231;a ressemblait &#224; l'exp&#233;rience des chamans quand ils sortent de leur corps. Il y avait une grande possibilit&#233; que mon corps l&#233;vitait, d&#233;collait. &#192; chaque fois que j'avais cette exp&#233;rience, je retrouvais dans le r&#234;ve le souvenir tr&#232;s pr&#233;cis de toutes les autres exp&#233;riences. Mais je n'en gardais aucun souvenir en me r&#233;veillant. Un matin, je devais avoir vingt-deux ou vingt-trois ans &#8212; j'&#233;tais d&#233;j&#224; &#224; Paris &#8212; je me suis r&#233;veill&#233; et tout ce souvenir est revenu. De la m&#234;me fa&#231;on que lorsqu'on on se r&#233;veille tout de suite apr&#232;s un r&#234;ve, on s'en souvient, je me souvenais du dernier r&#234;ve o&#249; j'avais vol&#233;, mais aussi de toute cette m&#233;moire enfuie. Du coup, j'ai commenc&#233; &#224; pleurer parce que je savais que c'&#233;tait perdu, car il ne fallait pas que ce monde cach&#233; des r&#234;ves entre en contact avec la conscience &#233;veill&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;cemment, en relisant des textes de la Kabbale, du Zohar &#8212; je le lisais par rapport &#224; ce quatri&#232;me roman &#8212; j'ai trouv&#233; un passage o&#249;, j'oublie quel rabbin, quel personnage qui donne des le&#231;ons, parle de la valeur des r&#234;ves, et dit que dans le sommeil, l'&#226;me se d&#233;tache du corps pour monter au ciel et conna&#238;tre des r&#233;alit&#233;s spirituelles . Ensuite, elle rentre dans le corps. Pour cette raison, on ne devrait pas se m&#233;fier des r&#234;ves, puisqu'ils sont une porte sur des v&#233;rit&#233;s qu'on ne peut atteindre dans le monde de tous les jours.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pour cela que je crois en la valeur des r&#234;ves. Je suis tr&#232;s anti-psychanalyse car elle est la suite de la culture j&#233;suite : elle repr&#233;sente une tentative de rationaliser et de r&#233;cup&#233;rer la spiritualit&#233; pour la faire entrer dans des syst&#232;mes de pouvoir, pour leur permettre de fonctionner, et surtout, pour r&#233;cup&#233;rer cette &#233;nergie qui autrement serait une &#233;nergie subversive par rapport aux structures de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans Le Monde vivant, il y a un &#233;trange dialogue &#224; propos de la parole : &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&#171; Vous lui devez une fid&#233;lit&#233; absolue ?
&lt;br /&gt;&#8212; Oui, &#224; moins que je n'entende une parole plus forte &#187;.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour vous, il y a encore des lieux o&#249; cette parole &#8212; m&#234;me si c'est une parole qui semble venir d'un autre temps &#8212; est toujours pr&#233;sente... Y a-t-il encore des lieux o&#249; elle peut &#233;clore ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Oui, parce que tout &#231;a est un peu le but de mon travail, et je pense que c'est aussi celui d'autres artistes. J'explique toujours ceci par la transformation du concept m&#234;me de la parole apr&#232;s la p&#233;riode baroque. Jusqu'&#224; la fin de la p&#233;riode baroque, d&#233;but du XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, la parole a trois aspects en Occident, et le fran&#231;ais est la seule langue o&#249; on peut l'expliquer facilement, parce que des vocables diff&#233;rents correspondent &#224; ces trois aspects ; tandis que dans les autres langues, il n'y a en g&#233;n&#233;ral qu'un seul mot. La parole est devenue, dans la culture dominante &#224; partir du XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, simplement le &#171; mot &#187;, qui est une de ses fonctions. Le mot est simplement un signe dans le syst&#232;me de repr&#233;sentation qu'est une langue, pour d&#233;signer les &#233;l&#233;ments d'un monde con&#231;u comme fini et purement mat&#233;riel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je dis en fran&#231;ais &#171; le verre &#187;, c'est pour d&#233;signer tout ce qui ressemble &#224; cet objet, qui est simplement un objet fabriqu&#233; par des hommes avec une mati&#232;re &#224; base de sable. Toutes les propri&#233;t&#233;s mat&#233;rielles sont d&#233;finissables et purement mat&#233;rielles. Donc &#231;a, c'est le mot. Si je dis &#171; un bicchiere &#187; en italien, &#171; um copo &#187; en portugais, ou &#171; a glass &#187; en patois anglo-normand, ce sont simplement des signes dans d'autres syst&#232;mes de repr&#233;sentation qui d&#233;signent absolument la m&#234;me chose et de la m&#234;me fa&#231;on. C'est juste le &#171; mot &#187;. Ensuite, jusqu'&#224; la fin de l'&#233;poque baroque, la &#171; parole &#187; &#233;tait un corps sonore qui devait, pour exister r&#233;ellement, &#234;tre incarn&#233; ; car tout texte con&#231;u comme &#233;tant litt&#233;raire &#8212; la notion de litt&#233;rature &#233;tait beaucoup plus large qu'aujourd'hui &#8212; &#233;tait une application de la rh&#233;torique. La rh&#233;torique comportait cinq parties, et seulement les trois premi&#232;res parties correspondent &#224; la r&#233;daction d'un texte &#233;crit : le choix du sujet, la disposition, et la r&#233;daction. Les deux derni&#232;res &#233;tapes qui &#233;taient obligatoires pour que le texte existe &#233;taient : &lt;i&gt;Memoria&lt;/i&gt;, le fait qu'un &#234;tre humain fasse entrer ce texte &#233;crit dans son esprit, et enfin &lt;i&gt;Pronuntiatio&lt;/i&gt;, le fait que cet &#234;tre, qui avait appris le texte par c&#339;ur, l'incarne par la voix et par le geste. La parole avait une corporalit&#233;, tout un caract&#232;re, un corps &#224; facettes multiples. C'est ce qui permettait les jeux de mots ; on pouvait trouver plusieurs sens dans un m&#234;me mot puisque le mot &#233;tait comme une personne, il comportait beaucoup de choses cach&#233;es sous les choses visibles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le troisi&#232;me aspect est le verbe. Dans la tradition occidentale, la parole est le lieu de rencontre par excellence entre l'homme et le sacr&#233;. C'est le &lt;i&gt;logos&lt;/i&gt; grec, le Verbe du prologue de &lt;i&gt;l'&#201;vangile selon saint Jean&lt;/i&gt;. On ne pouvait pas concevoir Dieu sans concevoir son Verbe qui &#233;tait &#224; la fois une partie int&#233;grale de lui, mais aussi son op&#233;ration dans le monde. Selon la tradition h&#233;bra&#239;que, Dieu a cr&#233;&#233; le monde par sa parole, et dans la tradition chr&#233;tienne, le Christ est une incarnation du Verbe de Dieu. La &#171; parole &#187; poss&#233;dait donc ces trois facettes et &#224; partir du XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, on a essay&#233; de la r&#233;duire simplement au &#171; mot &#187;. Mais dans la seconde moiti&#233; du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt;, les &#233;crivains &#8212; et aussi les autres artistes car la parole &#233;tait pr&#233;sente comme concept dans toute forme d'expression artistique, dans la peinture, la musique, la sculpture, l'architecture &#8212; ont essay&#233; de redonner &#224; la parole sa valeur ancienne, complexe, en trois parties. Au niveau de la litt&#233;rature, si on regarde des artistes comme Flaubert ou Mallarm&#233; en France, ils ont fait cet effort, mais &#8212; comme c'&#233;tait &#224; contre-courant de leur civilisation, et donc en partie de leur &#234;tre puisqu'ils vivaient dans le monde &#8212; c'&#233;tait au prix d'un effort presque surhumain. &#199;a aboutissait &#224; des choses tr&#232;s belles et en m&#234;me temps &#224; une sorte de vide. C'est &#233;vident et m&#234;me caricatural chez Mallarm&#233;, mais au XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle sont n&#233;s d'abord la photographie, ensuite le cin&#233;matographe qui utilisait la photographie d'une mani&#232;re encore plus complexe. Pour moi, la naissance du cin&#233;matographe &#224; la fin du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; est pr&#233;cis&#233;ment une r&#233;ponse &#224; la crise de la parole puisque d'une certaine fa&#231;on, il fonctionne comme les trois parties de la parole.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si je filme le verre, cela &#233;quivaut &#224; dire que je peux d&#233;signer ce verre par diff&#233;rents &lt;i&gt;mots&lt;/i&gt; selon le syst&#232;me de repr&#233;sentation, c'est-&#224;-dire la langue que j'utilise. Dans un film, cet &#233;l&#233;ment qui est un fragment de la r&#233;alit&#233; entre quand m&#234;me dans une fiction et acquiert par l&#224; une valeur polys&#233;mantique, puisque ce qui n'&#233;tait qu'un verre devient un &#233;l&#233;ment d'une histoire qui raconte la vie d'une personne. Ainsi cette image devient l'&#233;quivalent de la &lt;i&gt;parole&lt;/i&gt;. Et si c'est vraiment un grand film, vraiment du cin&#233;matographe, &#231;a permet au spectateur de voir la pr&#233;sence du &lt;i&gt;verbe&lt;/i&gt; dans ce fragment de la r&#233;alit&#233; mat&#233;rielle, puisqu'il y a la pr&#233;sence r&#233;elle d'une r&#233;alit&#233; spirituelle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le cin&#233;ma est ma fa&#231;on de retrouver la valeur ancienne de la parole. Je cherche la m&#234;me chose en &#233;crivant, et je pense que la plupart des artistes, par des moyens divers, recherchent aussi &#231;a : cette valeur ancienne de la parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous parliez tout &#224; l'heure du moment o&#249; la cam&#233;ra reste sur un plan alors que le personnage sort du champ... Comme vous le dites, &lt;i&gt;le cin&#233;matographe est la parole faite image&lt;/i&gt;. Vous avez &#233;galement &#233;crit que &#171; la parole est &#224; moiti&#233; bruit et &#224; moiti&#233; silence &#187;. O&#249; se loge la parole dans ce mi-bruit et ce mi-silence ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Le silence est justement la pr&#233;sence r&#233;elle qui est l&#224;. Sans ce silence, la vraie parole ne peut pas jaillir. Un des probl&#232;mes de notre civilisation est que l'on a interdit le silence, comme on a interdit la fiction. L&#224; o&#249; nous sommes, il y a du bruit ext&#233;rieur, mais on peut dire que c'est quasiment un lieu silencieux...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Pour vous, le silence concerne plus la pr&#233;sence r&#233;elle que les choses que pourraient dire deux &#234;tres pr&#233;sents physiquement dans la m&#234;me pi&#232;ce, mais sans parler ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Oui, ils ont justement besoin du silence pour communiquer par leur pr&#233;sence. Sans le silence, il ne peut y avoir de pr&#233;sence r&#233;elle et la parole qui sera prof&#233;r&#233;e en l'absence, qui ne sortira pas du silence, ne sera que des mots. Il faut ce silence. Si on part du silence, on peut ensuite cr&#233;er la parole. Et la parole, c'est du bruit, des sons... Mais c'est plus que des sons, car ils deviennent d&#233;j&#224; une pr&#233;sence physique. Le son est une pr&#233;sence physique qui incarne une pr&#233;sence spirituelle qui &#233;tait l&#224; avant la prof&#233;ration. Pour que la prof&#233;ration puisse avoir lieu, pour que ce soit vraiment de la parole et non pas simplement des mots, il faut qu'il y ait, avant, le silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Comme l'ombre et la lumi&#232;re...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Oui, absolument ! Elles ne peuvent exister l'une sans l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous avez &#233;crit dans &lt;i&gt;La Po&#233;tique du cin&#233;matographe&lt;/i&gt;, qu'a un moment clef de toute fiction, il y a conversion. Cette conversion est-elle le fruit de la parole ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Je dirais que c'est toujours le fruit de la parole d'une mani&#232;re ou d'une autre, mais qu'elle ne passe pas forc&#233;ment par la parole sonore. La conversion est toujours la manifestation d'une &#233;nergie spirituelle qui a provoqu&#233; le retournement. Cette &#233;nergie spirituelle, qui est la pr&#233;sence r&#233;elle, aurait pu &#234;tre port&#233;e par la parole sonore, ou bien simplement par la pr&#233;sence du verbe. Le c&#339;ur spirituel de la parole est toujours le r&#233;sultat de l'arriv&#233;e d'un ange, d'un messager, qui a apport&#233; le verbe. C'est gr&#226;ce &#224; cette manifestation du verbe que la conversion peut avoir lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Vos &#339;uvres sont pleines d'espoir et de d&#233;sillusion &#224; la fois, il y a une douceur et une intelligence dans vos personnages, f&#233;minins et masculins. Pourtant on retrouve souvent une femme qui fuit, qui est submerg&#233;e par une peur insurmontable et innommable devant l'amour. Obtenir ce qu'on d&#233;sire c'est alors risquer de le perdre mais il semble y avoir autre chose encore. Est-ce de l'ordre de &lt;i&gt;la beaut&#233; qui nous d&#233;passe&lt;/i&gt; dont vous parlez dans &lt;i&gt;Le Pont des arts&lt;/i&gt; ou de la peur de d&#233;voiler quand vous dites : &#171; L'inconv&#233;nient de la connaissance c'est qu'elle d&#233;truit le myst&#232;re. &#187; &lt;i&gt;dans La Bataille de Roncevaux&lt;/i&gt;, ou alors la peur de briser le masque ou le monde que nous cr&#233;ons ? Vous y &#233;crivez plus loin : &#171; On est mieux dans son propre r&#234;ve que dans celui du monde &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Que pouvez vous nous dire sur l'amour et sur la peur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Je ne peux pas vraiment d&#233;velopper, je vais rester tr&#232;s superficiel... Je r&#233;ponds &#224; cela &#224; travers toutes les autres questions, parce que c'est au c&#339;ur. Il me semble que mes personnages se trouvent face &#224; deux sortes de peur : l'une est purement superficielle, ce sont les petites peurs que l'on peut tous avoir lorsqu'on entend un bruit et qu'on ne s'y attend pas ou que l'on est face &#224; des superstitions, comme le fait de voir un chat noir. Ce sont des choses sans importance. L'autre peur est plus essentielle, plus m&#233;taphysique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre peur, c'est d'abord quand on se rend compte de l'existence de la mort et qu'on se rend compte qu'elle repr&#233;sente la finalit&#233; de toute vie. C'est quelque chose dont j'ai un souvenir pr&#233;cis, &#233;tant enfant. C'est bizarre mais je pense que tout petit on n'est pas conscient de la mort, on l'apprend progressivement. Je l'ai appris &#8212; je devais avoir quatre ans &#8212; lorsqu'on a appel&#233; pour dire que mon grand-p&#232;re &#233;tait mort. C'est moi qui ai r&#233;pondu au t&#233;l&#233;phone et j'ai d&#251; le passer &#224; mon p&#232;re. J'ai senti qu'il y avait quelque chose de tr&#232;s grave. J'ai demand&#233; ce qui s'&#233;tait pass&#233; et l'on m'a r&#233;pondu. J'ai essay&#233; d'envisager ce que cela voulait dire. J'ai commenc&#233; &#224; parler de la mort avec mes parents. Ils m'ont expliqu&#233; que tout le monde mourrait. &#171; Mais vous, vous ne mourrez pas ? &#187; ai-je dit, ils m'ont r&#233;pondu que si. C'est rest&#233; encore intellectuel, mais avant cela je ne savais pas que tout le monde mourait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On vit dans une soci&#233;t&#233; qui nous dit qu'il n'y a que la vie et la mort, que la vie c'est de la mati&#232;re et qu'il faut en profiter, qu'il faut consommer au maximum parce qu'apr&#232;s on meurt, qu'il faut travailler et gagner de l'argent pour pouvoir le d&#233;penser parce que c'est &#231;a, vivre. Pour ceux qui ont une intuition spirituelle &#8212; je pense que c'est quelque chose qu'on porte en soi ou non &#8212; ils commencent &#224; se rendre compte qu'il y a aussi des r&#233;alit&#233;s spirituelles, ce qui leur donne de l'espoir en quelque sorte, qui cr&#233;e des moments de grande beaut&#233; dans la vie. Il y a des moments o&#249; on peut entrevoir qu'en suivant certains chemins, on va d&#233;truire cette beaut&#233; et s'en &#233;loigner alors qu'on pensait s'en approcher. Cela cr&#233;e une peur tr&#232;s profonde. Je pense que ce sont les grandes peurs de mes personnages, en tous cas de mes personnages sympathiques. L'amour est au centre de tout. J'ai &#233;t&#233; tr&#232;s influenc&#233; par la tradition platonicienne et par une certaine tradition mystique occidentale. Je consid&#232;re que le plus grand mystique est Ma&#238;tre Eckhart. M&#234;me s'il ne parle pas sp&#233;cifiquement de l'amour, c'est toujours pr&#233;sent et au c&#339;ur de sa d&#233;marche, parce que si l'on s'efface, c'est qu'on devient amour, on va vers ce qu'il appelle l'Un.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense, comme dans la tradition platonicienne, que c'est l'intuition amoureuse qui est le fil conducteur vers des r&#233;alit&#233;s spirituelles. L'amour humain est un des chemins vers l'amour divin, spirituel. Mais bien souvent, en se laissant aller simplement au d&#233;sir &#8212; le d&#233;sir est une entr&#233;e vers l'amour humain &#8212; cela d&#233;truit l'amour humain, qui devient simplement le d&#233;sir de prendre, alors que l'amour est toujours le d&#233;sir de donner, de se limiter, et de s'effacer le plus possible.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mes personnages rencontrent souvent ce dilemme dans leur vie et parfois cela prend des formes que les gens branch&#233;s trouvent presque scandaleuses. Quand je pr&#233;sentais &lt;i&gt;Toutes les nuits&lt;/i&gt; &#224; sa sortie, il y avait souvent des r&#233;actions tr&#232;s violentes au personnage d'&#201;milie. Elle a connu un amour humain qui a abouti &#224; un &#233;chec, mais elle en garde quelque chose, alors que pour la personne qu'elle aimait c'&#233;tait juste quelque chose de passager sur le chemin de son d&#233;veloppement. Ensuite elle conna&#238;t un amour humain avec Jules mais elle refuse de le rencontrer. C'est un cas extr&#234;me. Enfin elle fait un enfant avec Henri, c'est l'aboutissement de son amour pour lui. Contrairement &#224; ce que disaient certains spectateurs, surtout certaines spectatrices un peu hyst&#233;riques, elle aime cet enfant et ne l'a pas abandonn&#233; : elle a simplement cr&#233;&#233; une distance par rapport &#224; son &#233;ducation dans le monde. Elle le confie &#224; son ancien mari parce que pour cet aspect de l'existence, il est plus apte qu'elle. Elle se consacre ensuite &#224; un travail o&#249; elle fait don d'elle-m&#234;me en soignant des gens dans un milieu rural. Finalement elle incarne son amour humain avec Jules &#224; travers son nom puisque c'est quand elle soigne ce prisonnier bless&#233; &#8212; qui a les blessures du Christ mais qui ne l'est pas &#8212; qu'elle d&#233;couvre qu'il s'appelle Jules et qu'elle se donne &#224; lui. C'est l'accomplissement terrestre de son amour avec Jules. C'est un cas extr&#234;me qui n'existe que dans une fiction, mais je pense qu'il exprime une v&#233;rit&#233; au sujet de l'amour. C'est moins extr&#234;me dans les autres films.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le cas de Pascal et de Sarah, c'est parce qu'elle est morte que cet amour devient impossible : il y a alors un accomplissement de cet amour &#224; travers l'art. En quelque sorte Sarah a d&#233;j&#224; donn&#233; la vie puisque c'est sa voix qui sauve Pascal de la mort. Dans &lt;i&gt;La Religieuse portugaise&lt;/i&gt;, Julie devient m&#232;re sans avoir port&#233; d'enfant. Il reste l'espoir d'un amour humain avec ce jeune homme qu'elle croise &#224; la fin du film, qui est m&#234;l&#233; a une image messianique puisque, &#224; partir d'une boutade, le jeune homme et Julie finissent par croire qu'il est une r&#233;incarnation de D. Sebastia&#245;, le roi cach&#233; du grand mythe portugais du &lt;i&gt;Encoberto&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans &lt;i&gt;La Po&#233;tique du cin&#233;matographe&lt;/i&gt;, vous parlez des belles histoires qui comportent la r&#233;sonance d'une pens&#233;e mythique. Vous affirmez qu'il ne faut jamais se priver de raconter une belle histoire, que c'est le moyen le plus direct d'exprimer les choses les plus profondes. Ce n'est pas tout &#224; fait dans l'air du temps de regarder le monde &#224; la fa&#231;on d'un enfant...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est pour cela que j'ai beaucoup de mal a faire aboutir mes projets. C'est en rapport avec ce que je disais au d&#233;but : dans notre soci&#233;t&#233; la fiction est presque consid&#233;r&#233;e comme un p&#233;ch&#233;, presque comme quelque chose d'interdit. Ce n'est pas un p&#233;ch&#233; de raconter une histoire, mais aujourd'hui, la plupart des jeunes ont cette impression. Ceux qui ont envie de le faire, qui ont une sorte d'&#226;me d'enfant &#8212; je pense que les plus grands artistes ont toujours une &#226;me d'enfant &#8212; ont honte de cela. Ils essaient de le faire mais en le cachant ou en faisant un minimum de concessions &#224; l'air du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Michel-Ange Seretti &#8212;&lt;/strong&gt; N'est-ce pas aussi ce que l'on a fait dire &#224; l'Histoire avec un grand H, toutes sortes de choses qui ne la rende plus cr&#233;dible et donc d&#233;cr&#233;dibilisent toutes les petites histoires... On a toujours r&#233;&#233;crit l'Histoire comme &#231;a nous arrangeait...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Justement, l'Histoire avec un grand H, c'est l'histoire du monde, &#231;a reste une non-fiction m&#234;me si on l'interpr&#232;te, mais c'est sens&#233; &#234;tre vrai. Tandis qu'une fiction, par d&#233;finition, n'est pas vraie, elle est sortie de la t&#234;te d'un po&#232;te. De nos jours on ne veut pas cela, on veut que toute histoire de fiction soit un fragment de l'Histoire avec un grand H.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;M-A. S. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est un peu une tension entre l'imagination et l'imaginaire. L'imaginaire que l'on pourrait vouloir partager alors que l'imagination serait une conqu&#234;te individuelle ou quelque chose qu'on pourrait vouloir s'approprier en disant : &#171; je suis auteur &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Ce qu'on appelle l'imaginaire et qui est sens&#233; &#234;tre commun, on le met en g&#233;n&#233;ral dans la cat&#233;gorie du fantastique. Quand on parle de fantastique dans mes films ou dans mes romans, je r&#233;ponds toujours que non. Pour moi c'est simplement une vision &#233;largie ou tol&#233;rante de la r&#233;alit&#233;. Le fantastique a &#233;t&#233; invent&#233; au XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, et c'est la m&#234;me chose que la psychanalyse ou le j&#233;suitisme : c'est la soupape de s&#233;curit&#233; d'une civilisation absolument rationaliste, pour r&#233;cup&#233;rer les intuitions spirituelles qui sont toujours l&#224; et les faire entrer dans le syst&#232;me. Dans le fantastique, par d&#233;finition les choses sont cens&#233;es sortir du fonctionnement mat&#233;riel et r&#233;aliste du monde, mais on n'y croit pas, on fait semblant d'y croire pour qu'&#224; la fin ce soit r&#233;cup&#233;r&#233;. Dans le fantastique, il y a vraiment une rupture de la r&#233;alit&#233; telle qu'on la conna&#238;t, associ&#233;e au mal qui est mat&#233; par le bien. C'est toujours donn&#233; comme une solution d&#233;finitive : il n'y aura plus d'irruption du mal dans notre monde. Ou alors, c'est d&#233;masqu&#233; : on laisse croire au spectateur ou au lecteur qu'il existe des choses &#233;tranges et &#224; la fin on d&#233;couvre une supercherie. Le mat&#233;rialisme est r&#233;confort&#233; !&lt;br class='autobr' /&gt;
Moi je crois &#224; l'existence d'une r&#233;alit&#233; cach&#233;e, d'une pr&#233;sence cach&#233;e. Toutes ces apparitions de fant&#244;mes, d'anges, ou tout simplement la pr&#233;sence cin&#233;matographique de pav&#233;s dans une rue... Tout cela est r&#233;el, fait partie de la r&#233;alit&#233; au m&#234;me titre que l'arbre, le verre ou ces voitures qui passent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans vos romans ou dans vos films, les personnages sont souvent de jeunes gens entre le lyc&#233;e et l'universit&#233; ou dans un processus d'apprentissage. Leur jeunesse est-elle un moyen, tout comme vous utilisez les liaisons dans la diction des acteurs, de les d&#233;barrasser de leur caract&#232;re personnel trop encombrant pour votre narration, ou bien pensez-vous que pass&#233; un certain &#226;ge, l'homme ne s'ouvre plus suffisamment &#224; la vie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Ce n'est pas pour les d&#233;barrasser de leur caract&#232;re, parce qu'au contraire je pense que c'est le moment, entre l'adolescence et le d&#233;but de la vraie vie d'adulte, o&#249; on est le plus pr&#232;s de ce que l'on est r&#233;ellement. On devient conscient de son destin, qu'on assume ou qu'on n'assume pas, et c'est le moment o&#249; on est le plus ouvert aux choses. Tandis qu'apr&#232;s, si on veut rentrer dans le rang et vivre dans notre monde, on est oblig&#233; de les renier. Je pense que certains, en particulier les artistes mais pas uniquement eux, gardent cette &#226;me d'adolescent. En m&#234;me temps ils m&#251;rissent, ils font ce qu'il faut faire pour survivre dans notre monde, mais gardent leur &#226;me d'adolescent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand j'&#233;tais en Barbarie, on m'a mis, comme tous les adolescents l&#224;-bas, chez un &lt;i&gt;psy&lt;/i&gt;. &#192; part prendre ses honoraires &#224; la fin de chaque s&#233;ance, il me demandait quels r&#234;ves j'avais faits pour en faire une interpr&#233;tation freudienne. Il disait rarement des choses, mais une phrase qu'il m'a dite et que j'ai gard&#233;e, c'&#233;tait que &lt;i&gt;j'&#233;tais bloqu&#233; dans l'adolescence&lt;/i&gt;. Il avait raison ! C'est peut-&#234;tre pourquoi j'ai d&#251; attendre si longtemps pour pouvoir faire ce que j'avais &#224; faire dans la vie : j'avais besoin de la maturit&#233; de l'adulte pour exprimer ce que j'avais compris adolescent. Avant, j'essayais de m'exprimer, mais je gardais la maladresse dans l'expression de l'adolescence, du contenu... Il fallait que je puisse acqu&#233;rir une certaine ma&#238;trise de mes moyens, avec mon intelligence d'adulte et mon exp&#233;rience, pour exprimer ce que j'avais compris quand j'avais l'&#226;ge de Gotzon par exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans &lt;i&gt;La Reconstruction&lt;/i&gt;, en parlant des souvenirs, vous &#233;crivez, vous faite dire &#224; l'un des protagonistes, qu'ils sont inutiles et que c'est du tourisme temporel...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Ce que dit J&#233;r&#244;me Lafargue au d&#233;but, c'est qu'il envisage les souvenirs tel un touriste. Les touristes sont dans Paris, mais ils ne voient pas Paris : ils sont en train de prendre des photos pour que, une fois rentr&#233;s chez eux, ils puissent regarder ces images et dire : &#171; j'&#233;tais l&#224; ! &#187;. Quand les souvenirs restent au pass&#233;, c'est du tourisme. C'est pour cela que J&#233;r&#244;me Lafargue d&#233;cide d'&#233;crire ses souvenirs au pr&#233;sent. Ils rentrent ainsi dans la r&#233;alit&#233; de ce qu'il est. Tout pass&#233; qui existe dans le pr&#233;sent est r&#233;el. Pour moi, la r&#233;alit&#233; du pr&#233;sent comporte tout ce qui a &#233;t&#233; et tout ce qui sera. Quand on est vraiment dans le pr&#233;sent, on est &#224; la fois dans le pass&#233; et dans l'avenir. Peu de gens sont dans leur pr&#233;sent, ils sont en train d'imaginer un avenir qui ne sort pas vraiment de leur pr&#233;sent, mais qui est simplement une projection intellectuelle de ce qu'ils aimeraient que l'avenir soit, ou bien ils sont dans le pass&#233; mais qu'ils regardent comme un touriste regarde ses photos de vacances.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si le pass&#233; et l'avenir sont dans le pr&#233;sent, ce n'est plus du tourisme, c'est quelque chose d'essentiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans &lt;i&gt;La Parole baroque&lt;/i&gt;, vous &#233;crivez : &#171; Le paradoxe baroque, qui pour les hommes qui le vivaient n'avait rien de paradoxal, est l'expression d'une condition tragique. Par sa nature m&#234;me, l'homme baroque exprime toujours simultan&#233;ment deux id&#233;es contradictoires qu'il tient pour vraies... &#187;. Vous terminez votre phrase par : &#171; ainsi il &#339;uvre en permanence pour d&#233;truire ce qu'il cr&#233;e &#187;. En quoi le d&#233;truit-il ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; J'ai d&#233;finit l'oxymore baroque qui pour moi est la clef pour comprendre la p&#233;riode baroque qu'autrement on n'arrivait pas vraiment &#224; saisir. En France, on en prend certains aspects, et on appelle &#231;a baroque &#8212; depuis Voltaire, pour qui ce terme &#233;tait p&#233;joratif &#8212; ou bien on prend un autre aspect et on appelle &#231;a le classicisme. En fait, l'homme Baroque vivait tous ces aspects simultan&#233;ment. Je vais essayer d'expliquer l'origine de cet oxymore. Au Moyen-&#226;ge et &#224; la Renaissance, il n'y avait aucune contradiction dans la soci&#233;t&#233; chr&#233;tienne occidentale entre l'exploration de la nature &#8212; ce qu'on peut d&#233;crire comme une d&#233;marche scientifique &#8212; et la croyance spirituelle, puisqu'on croyait que Dieu avait cr&#233;&#233; l'univers et qu'il &#233;tait visible dans sa cr&#233;ation. En &#233;tudiant la nature, on regardait seulement les faces visibles de Dieu, dans chaque &#233;l&#233;ment, que ce f&#251;t une feuille, un arbre, ou un &#234;tre humain. On d&#233;couvrait un microcosme dans lequel on pouvait retrouver, si on l'&#233;tudiait, les lois que Dieu avait suivies pour cr&#233;er le macrocosme. Chaque &#233;l&#233;ment &#233;tait un microcosme, c'est-&#224;-dire une r&#233;plique miniature du grand monde, du macrocosme.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; partir de la seconde moit&#233; du XVI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, surtout vers la fin de ce si&#232;cle, l'&#233;volution de la science &#233;tait tellement avanc&#233;e qu'on allait vers la cr&#233;ation d'un mod&#232;le de l'univers qui fonctionnait selon des lois naturelles que l'homme d&#233;couvrait progressivement et ces lois semblaient immuables. Le monde fonctionnait tout seul et sans que cela revienne &#224; un rejet explicite de Dieu, &#231;a &#233;vacuait sa n&#233;cessit&#233;, sa pr&#233;sence dans le pr&#233;sent du monde. Le paradoxe qui aboutit &#224; cet oxymore baroque, c'est que tout en poursuivant l'&#233;laboration de ce mod&#232;le rationnel et m&#233;canique de l'univers, l'homme Baroque continuait &#224; croire que la r&#233;alit&#233; supr&#234;me &#233;tait Dieu, que Dieu existait, qu'il &#233;tait &#224; l'origine de tout. En revanche, il n'&#233;tait plus le Dieu visible dans son univers tel qu'on le trouve chez Rabelais, mais le &lt;i&gt;deus absconditus&lt;/i&gt;, le Dieu cach&#233; de Pascal. Il n'est plus visible, il n'appara&#238;t que dans des moments privil&#233;gi&#233;s o&#249; il y a une suspension du fonctionnement naturel de l'univers. Cela aboutit &#224; un autre paradoxe puisque dans l'&#339;uvre d'art, l'homme peut imiter les r&#232;gles suivies par Dieu dans la cr&#233;ation de l'univers. L'&#339;uvre d'art cr&#233;&#233; par l'homme est tout &#224; fait fausse car elle ne vient pas de la nature, mais l'homme peut y faire appara&#238;tre le Dieu cach&#233;, c'est-&#224;-dire la r&#233;alit&#233; supr&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce que je voulais dire par &lt;i&gt;qui d&#233;truit ce qu'il cr&#233;e&lt;/i&gt; : l'homme rationnel, scientifique, cr&#233;ait le monde moderne, la science moderne, la pens&#233;e rationnelle moderne, mais en m&#234;me temps, il croyait que la r&#233;alit&#233; supr&#234;me &#233;tait Dieu et que Dieu n'&#233;tait pas visible dans ce monde naturel et rationnel. Cela voulait dire que finalement le monde qu'on voyait n'existait pas puisque la r&#233;alit&#233; supr&#234;me en &#233;tait absente. Par contre dans l'&#339;uvre d'art qui &#233;tait fausse, fictive &#8212; en particulier dans le th&#233;&#226;tre qui a servi de mod&#232;le pour toutes les cr&#233;ations artistiques de l'&#233;poque baroque &#8212; le Dieu cach&#233; pouvait appara&#238;tre. Dans ce qu'il y avait de plus faux, dans la fiction th&#233;&#226;trale, pouvait appara&#238;tre la seule r&#233;alit&#233;. C'est la contradiction constante et absolue que l'homme &lt;i&gt;Baroque&lt;/i&gt; vivait. Il ne d&#233;consid&#233;rait pas la science ni la pens&#233;e rationnelle. Ainsi Pascal, qui &#233;tait un grand rationaliste et un grand math&#233;maticien, parle en homme mystique et dit que finalement la g&#233;om&#233;trie ne vaut jamais les intuitions du c&#339;ur, qui sont les intuitions spirituelles et m&#233;taphysiques. Il vivait les deux mais donnait son juste poids &#224; chacune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Pourriez-vous parler de l'atticisme, que vous combattez sans rel&#226;che ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est un mot que j'utilise beaucoup, que je sens intuitivement, mais je peux en donner une d&#233;finition. &#192; l'origine. il s'agit d'un style de rh&#233;torique. Dans l'antiquit&#233; on opposait l'atticisme qui &#233;tait en principe un style sobre, d&#233;pouill&#233;, &#224; l'asianisme qui &#233;tait un style avec beaucoup d'effets. Le grec de Platon &#233;tait atticiste et le latin de saint Augustin asianiste. En termes de rh&#233;torique je ne porte pas de jugements parce qu'il y a de grands auteurs des deux c&#244;t&#233;s. Mais un certain acad&#233;micien, qui a &#233;tudi&#233; chez les j&#233;suites et qui est en tr&#232;s bons termes avec ses pairs, a commenc&#233; &#224; utiliser le terme d'&lt;i&gt;atticisme&lt;/i&gt; pour remplacer celui de &lt;i&gt;classicisme&lt;/i&gt; tel qu'il a &#233;t&#233; &#8212; pas le terme, mais le concept &#8212; d&#233;fini par Voltaire. La notion de classicisme est tr&#232;s id&#233;ologique. Dans &lt;i&gt;Le Si&#232;cle de Louis XIV&lt;/i&gt;, Voltaire utilise le terme &lt;i&gt;baroque&lt;/i&gt; dans un sens n&#233;gatif pour rejeter tout ce qui, dans le XVII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, ne correspond pas au si&#232;cle dit des lumi&#232;res. &#192; la fin de cet ouvrage, il fait une sorte de petit dictionnaire des grands artistes de ce si&#232;cle, mais seulement ceux qu'il pense pouvoir r&#233;cup&#233;rer pour sa cause, c'est-&#224;-dire le rationalisme du XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle qu'il d&#233;finit comme l'essence du g&#233;nie fran&#231;ais. Ceux qu'il appelle &lt;i&gt;Baroques&lt;/i&gt;, ce sont des non-Fran&#231;ais, des Fran&#231;ais de souche, n&#233;s en France, mais qui sont n&#233;anmoins des &#171; m&#233;t&#232;ques &#187; suivant le mauvais exemple des pays &#233;trangers. Au XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, on a emprunt&#233; le terme de classicisme aux romantiques allemands pour d&#233;finir l'essence du g&#233;nie fran&#231;ais. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'acad&#233;micien &#224; qui je fais r&#233;f&#233;rence, tout en adh&#233;rent &#224; cette id&#233;ologie, a commenc&#233; &#224; remplacer le terme de classicisme par celui d'atticisme pour d&#233;finir l'essence de ce qui est fran&#231;ais. Pour moi cela correspond &#224; ce qu'il y a de plus superficiel et de n&#233;gatif dans la culture fran&#231;aise. J'utilise ce terme d'atticisme, en parlant plus ou moins des m&#234;mes choses, mais tandis que pour moi ce sont des choses n&#233;gatives, pour ceux qui sont de l'&#233;cole de cet acad&#233;micien il s'agit au contraire des &#171; d&#233;lices &#187; les plus positifs qu'on puisse imaginer, et de la quintessence du g&#233;nie fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'ai essay&#233; de faire du th&#233;&#226;tre, j'ai gal&#233;r&#233; pendant vingt-cinq ans. J'essayais de faire une sorte de th&#233;&#226;tre contemporain, mais comme mon id&#233;e du th&#233;&#226;tre &#233;tait absolument oppos&#233;e au th&#233;&#226;tre &lt;i&gt;soixante-huitard&lt;/i&gt; dans lequel je me trouvais, j'ai pens&#233; qu'un des moyens d'arriver &#224; mon but serait de passer par le th&#233;&#226;tre baroque, qui a aussi une valeur propre. J'ai fait des recherches pour essayer de faire ce que les musiciens faisaient avec la musique de la m&#234;me &#233;poque. Seulement, je ne me rendais pas compte que la musique baroque devenait &#224; la mode, &#233;tait finalement accept&#233;e &#224; la fin des ann&#233;es 70, alors que Gustav Leonhart y travaillait d&#233;j&#224; au d&#233;but des ann&#233;es 50. Il y avait 30 ans de pr&#233;paration. Je me suis heurt&#233; &#224; la rage furieuse des atticistes qui r&#233;agissaient un peu comme la directrice de l'&#233;cole de Gotzon au d&#233;but de &lt;i&gt;La Bataille de Roncevaux&lt;/i&gt;, en disant que je ne comprenais rien au g&#233;nie fran&#231;ais, que ce que je faisais &#233;tait de mauvais go&#251;t. Certains qui se voulaient plus ouverts et &#233;clair&#233;s, disaient qu'il y avait des choses &#224; prendre mais que j'&#233;tais trop &#171; int&#233;griste &#187; et qu'il ne fallait surtout pas faire les choses jusqu'au bout, qu'il fallait juste mettre un vernis, en respectant le &#171; juste milieu &#187;, r&#232;gle d'or de l'atticisme, mais que ce que je faisais &#233;tait du terrorisme. On me traitait d'ayatollah parce que je voulais faire quelque chose jusqu'au bout, int&#233;gralement !&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai jamais subi une ma&#238;tresse d'&#233;cole comme &#231;a, par contre je me suis heurt&#233; &#224; ce concept de l'atticisme un peu de la m&#234;me fa&#231;on que Gotzon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; &#171; Le seul moyen pour un homme d'exister est d'accepter la pluralit&#233; de son &#234;tre ; le seul moyen de s'approcher de la mati&#232;re du monde est d'en conna&#238;tre son irr&#233;alit&#233; &#187; &#233;crivez-vous dans &lt;i&gt;La Reconstruction&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est un homme qui parle au d&#233;but du XXI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, qui n'est pas dans un asile psychiatrique, il enseigne &#224; la Sorbonne... Finalement, ce qu'il propose pour l'homme contemporain &#8212; bien que ce ne soit pas autobiographique, je pense comme lui &#8212; c'est de vivre l'oxymore baroque, d'accepter qu'on est plusieurs &#234;tres, de ne pas chercher &#224; les concilier, &#224; faire comme les psychanalystes ou les j&#233;suites ; d'accepter la schizophr&#233;nie, ce qui ne veut pas dire commettre des actes violents. Accepter la pluralit&#233; de l'&#234;tre ou trouver la r&#233;alit&#233; du monde en acceptant son irr&#233;alit&#233; est un concept baroque, platonicien et aussi celui de Pessoa, car ce dernier n'arr&#234;te pas de dire qu'il vit dans le monde mais que ce monde n'est pas r&#233;el, que seuls ses r&#234;ves le sont et que ses h&#233;t&#233;ronymes sont plus r&#233;els que les personnages qu'il croise dans son bureau. C'est un point de vue qui ne refl&#232;te pas la pens&#233;e dominante mais qui n'est pas compl&#232;tement isol&#233; non plus...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. L-B. &#8212;&lt;/strong&gt; J'ai aim&#233; la pr&#233;cision que vous faisiez en disant qu'il ne s'agissait pas d'exclure les facettes pour n'en garder qu'une, ou non plus de chercher &#224; ce qu'une domine les autres, mais plut&#244;t une acceptation de l'ensemble...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. G. &#8212;&lt;/strong&gt; Les gens qui sont dans les h&#244;pitaux psychiatriques ne sont pas forc&#233;ment des gens qui voient des choses fausses, dans certains cas ce sont des gens qui ont des intuitions mystiques, ce sont des &lt;i&gt;jusqu'au-boutistes&lt;/i&gt; qui n'acceptent pas de vivre en m&#234;me temps que leur propre v&#233;rit&#233; dans ce que la plupart des gens appellent la r&#233;alit&#233;. On les s&#233;pare du monde puisqu'ils ont renonc&#233; &#224; y vivre selon ses r&#232;gles. On doit vivre dans le monde en acceptant ses r&#232;gles jusqu'&#224; un certain point, tout en vivant dans d'autres mondes. C'est ce que j'essaie de faire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Le DVD de La Religieuse portugaise sortira le 22 septembre prochain chez Carlotta. Le texte du sc&#233;nario, publi&#233; chez Diabase, sera en librairie le 4 octobre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Alain Desvergnes</title>
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		<description>&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Art - Photographie :&lt;/strong&gt; Entretien avec le photographe Alain Desvergnes, r&#233;alis&#233; par Arthur Kopel, septembre 2009.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.artkopel.com/entretiens/" rel="directory"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L150xH150/alain-desvergne-photographie-1f582.jpg?1766146313' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec Alain Desvergnes, r&#233;alis&#233; &#224; &#201;tel par Arthur Kopel, le 20 septembre 2009, &#224; l'invitation d'H&#233;l&#232;ne Jagot, conservatrice du Mus&#233;e de La Roche-sur-Yon, pour le livre &#034;Paysages de Portraits, Portraits de Paysage&#034;, catalogue de l'exposition &#233;ponyme, aux &#233;ditions &lt;i&gt;Diaphane&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Arthur Kopel -&lt;/strong&gt; Dans un article publi&#233; par la revue &lt;i&gt;Inframince&lt;/i&gt;, intitul&#233; &lt;i&gt;Je regarde toujours &#224; l'ext&#233;rieur&lt;/i&gt;, vous dites que la pratique moderne de l'image&lt;br class='autobr' /&gt;
est une asc&#232;se susceptible de se changer en r&#233;flexion. Y aurait-il une pratique moderne de la photographie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Desvergnes -&lt;/strong&gt; La photographie portera tr&#232;s longtemps ce boulet. C'est le nom que Willy Ronis donnait &#224; sa photographie c&#233;l&#232;bre intitul&#233;e &lt;i&gt;Le Nu proven&#231;al&lt;/i&gt;. &#171; C'est mon boulet &#187; disait-il. On y voit un portrait de sa femme, une journ&#233;e de printemps, en train de faire sa toilette. Il ne s'en plaignait pas : &#171; c'&#233;tait sa femme et elle &#233;tait adorable &#187;. La photographie portera toujours le boulet d'&#234;tre en m&#234;me temps, un art l&#233;gitime et un art ill&#233;gitime car il est pratiqu&#233; par tous, sans pr&#233;paration. La pratique de la camera s'apprend en une heure, moins m&#234;me maintenant avec l'automatisme ravageur des appareils num&#233;riques. La photographie n'est pas seulement un moyen de transmission du savoir, elle est aussi un moyen de r&#233;flexion sur ce savoir dans la mesure o&#249; elle permet de poser des questions, ce qui est le propre de la d&#233;marche philosophique. Qui dit &#034;questions&#034; suppose au moins des &#233;bauches de r&#233;ponses. La philosophie, prudente, ne le fait pas toujours mais la photographie en met effront&#233;ment les pr&#233;alables sur papier. Il est difficile de faire comprendre que l'on peut ma&#238;triser la photographie en tant que moyen de r&#233;actions primesauti&#232;res face au r&#233;el, dans la mesure o&#249; la premi&#232;re photo est toujours donn&#233;e, sublime... alors que pour la deuxi&#232;me, et les autres, c'est une autre histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cocteau disait : &#171; Si les photographies r&#233;fl&#233;chissaient deux fois, elles ne nous renverraient pas notre image &#187;. C'est dit de fa&#231;on cavali&#232;re mais c'est tout &#224; fait &#231;a : quand on prend son portrait ou ceux des autres, on d&#233;couvre tout de suite la v&#233;rit&#233; de cette r&#233;serve po&#233;tique puisqu'on est (presque) toujours d&#233;&#231;u par le retour. Malgr&#233; sa vitesse de r&#233;action apparente, la photographie exige de savoir piocher, de vouloir creuser sur la r&#233;flexion de cette &#171; r&#233;flection &#187;. La grande multitude de nos contemporains prend des photos des grands moments de leur vie pour remplir les albums de famille. Ces derniers repr&#233;sentent environ 95% de toutes les photographies prises et montr&#233;es dans le monde. Il y a trente ans, on comptait environ 14 millions de photographies prises par an. Depuis l'av&#232;nement du num&#233;rique, le nombre de photographies serait mont&#233; &#224; 200 millions ce qui est colossal (sans que le co&#251;t des mat&#233;riaux ait &#233;t&#233; diminu&#233; en cons&#233;quence...). La phrase tr&#232;s &#224; la mode aujourd'hui consiste &#224; &lt;i&gt;ne pas se prendre la t&#234;te&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire &#224; ne pas r&#233;fl&#233;chir. La r&#233;flexion pose probl&#232;me en effet, pourtant on ne parle pas de r&#233;flexion &#224; propos de la musique, de la sculpture, de la danse parce qu'on suppose qu'il y en a une ou alors on ne se pose m&#234;me pas le probl&#232;me car ce sont des arts l&#233;gitimes. Pour l'art visuel en g&#233;n&#233;ral et la photographie en particulier, art ill&#233;gitime s'il en est, le commun des mortels refuse de se prendre la t&#234;te, il ne sait prendre que sa camera et ce qui est en face ! Or la photographie qui m'int&#233;resse, celle qui reste finalement en dehors des albums de famille que l'on empile, c'est la photographie qui pose probl&#232;me, parce qu'elle ne se donne pas, elle cherche ; elle ne suit pas les rails, elle ne rentre pas dans les orni&#232;res trac&#233;es &#224; l'avance. On lui donne aujourd'hui le nom de &#171; formatage &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France la photographie dite &#171; humaniste &#187; a jou&#233; un grand r&#244;le avant et surtout apr&#232;s la seconde guerre mondiale. &#192; sa mort, on a dit de Willy Ronis qu'il &#233;tait le dernier grand photographe humaniste (ce qui n'est pas tr&#232;s charitable pour le petit nombre de ceux qui sont encore en vie). Pour beaucoup l'&#233;tiquette humaniste est la panac&#233;e. On peut dire : &#171; Ah, c'est un humaniste ? Alors je comprends mieux &#187;. Sous-entendu : on vient de me donner un mode de lecture, un paire de lunettes roses, bleues ou vertes et gr&#226;ce &#224; elles, je peux mieux voir, c'est-&#224;-dire comprendre... Comme s'il y avait quelque chose &#224; comprendre ! Paraphrasant L&#233;onard de Vinci, quand il parlait de la peinture, la photographie est, elle aussi, une &lt;i&gt;cosa mentale&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_258 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;38&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L480xH720/alain-desvergnes-photographe-4d501.jpg?1766186540' width='480' height='720' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Alain Desvergnes
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;&#169; Arthur Kopel 2009
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Quelle est cette asc&#232;se dont vous parliez ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; R&#233;fl&#233;chir c'est aussi se d&#233;pouiller, faire le vide. Je ne pense pas qu'il y ait un seul artiste qui ne soit pas constamment, &#224; un moment ou &#224; un autre de son parcours, occup&#233; &#224; faire le vide. Betty Hahn, photographe am&#233;ricaine de l'Arizona, m'a dit un jour : &#171; Tu sais, la photographie c'est plus difficile que la peinture parce qu'un peintre part d'un tube qu'il peut presser pendant dix ans, patiemment, avant de finir une s&#233;rie &#187;. La pratique de la peinture est faite de lenteur, de retouches... En photographie, c'est au 1/40&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; de seconde que l'on presse le tube. Apr&#232;s, il faut faire le vide. Tr&#232;s vite, d'une mani&#232;re ou d'une autre, le photographe est oblig&#233; de devenir un asc&#232;te. Il est oblig&#233; d'oublier ce qu'il sait, le mettre de c&#244;t&#233;, s'asseoir dessus, &#233;ventuellement le jeter, sans pourtant le perdre car ce qui s'est pass&#233; est encore l&#224; : la vision du monde ne se met pas &#171; &#224; la poubelle &#187; comme l'ordinateur le propose si g&#233;n&#233;reusement. La vision du monde qu'on enregistre demeure ; elle ne s'efface jamais compl&#232;tement dans le disque dur de notre moi intime. Pourquoi cela est-il diff&#233;rent pour les autres activit&#233;s cr&#233;atives ? Qu'il travaille une masse de plusieurs tonnes ou seulement quelques fils de fer, le sculpteur a pour lui un temps de longue maturation qui lui est b&#233;n&#233;fique. C'est la m&#234;me chose pour le scientifique qui cherche une mol&#233;cule. Au bout de cinq ou dix ans, quand il s'aper&#231;oit qu'il a frapp&#233; un mur, que ses id&#233;es premi&#232;res ne le m&#232;nent nulle part, il baisse le rideau et travaille sur un autre projet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le photographe tout se passe &#224; la vitesse de l'obturateur, terme de robinetterie qui permet de r&#233;gler une conduite ! Le photographe doit sans cesse &#233;talonner, remettre &#224; z&#233;ro, c'est-&#224;-dire accepter de se cogner aux murs. Il part d'abord sur une trace. La premi&#232;re est toujours fantastique car il y a toujours quelque chose que l'on porte en soi et que l'on veut faire sortir. Mais que fait-on lors de la deuxi&#232;me &#233;tape ? Va-t-on se copier soi-m&#234;me ? Le photographe doit trouver un deuxi&#232;me fil, et puis un troisi&#232;me... ou alors il abandonne. Il n'y a pas beaucoup de Margaret Mitchell, cette auteure de &lt;i&gt;Autant en emporte le vent&lt;/i&gt; qui s'est content&#233;e de n'&#233;crire qu'un seul livre. Son livre eut un gros succ&#232;s et tout naturellement on lui a demand&#233; la suite ou une redite... Margaret Mitchell a r&#233;pondu non. Elle avait une seule chose &#224; raconter. Rares et admirables sont ceux qui ont une chose &#224; dire et s'arr&#234;tent l&#224;. En politique, discipline phare de l'effet d'annonce, c'est pratiquement impensable.&lt;br class='autobr' /&gt;
En face de cela, il y a des artistes comme Ingmar Bergman dont on a dit que ses films tournent toujours autour du m&#234;me sujet. Il s'agit toujours de la m&#234;me th&#233;matique ; il creuse le m&#234;me sillon, film apr&#232;s film, mais il le creuse diff&#233;remment &#224; chaque fois. Bergman a fait une vingtaine de films, il a toujours parl&#233; des m&#234;mes situations qui le travaillaient mais ses films ne sont aucunement des s&#233;quelles interchangeables. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans &lt;i&gt;La Cr&#233;ation po&#233;tique&lt;/i&gt;, en parlant des &lt;i&gt;Nymph&#233;as&lt;/i&gt; de Claude Monet, Charles P&#233;guy &#233;crivait : &#171; Au fond, nous, tout petits, nous faisons inlassablement nos m&#234;mes n&#233;nuphars &#187;... On a, en effet, reproch&#233; &#224; ce dernier d'avoir peint une soixantaine de versions diff&#233;rentes des &lt;i&gt;N&#233;nuphars&lt;/i&gt; de Giverny qui le fascinaient. M&#234;me chose pour la cath&#233;drale de Rouen qu'il a peinte une quarantaine de fois. Il r&#233;pondait qu'il voyait toujours la cath&#233;drale de Rouen autrement, &#224; chaque fois elle-m&#234;me et pourtant diff&#233;rente. Si on regarde, c&#244;te-&#224;-c&#244;te, la cath&#233;drale et ses peintures, il s'agit bien de cath&#233;drales nouvelles. Ce fut l'apport du cin&#233;ma &#224; la peinture. Avant, les peintres se laissaient rarement aller &#224; refaire une toile &#224; l'identique plusieurs fois. Pour le cin&#233;ma c'&#233;tait un jeu naturel avec les d&#233;buts du documentaire. L'influence de la photographie et son imbrication naturelle des angles de prise de vue sont plus &#233;videntes dans le sch&#233;matisme de base du Cubisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on avait donn&#233; &#224; Eug&#232;ne Delacroix un appareil photographique moderne ayant la possibilit&#233; de mitrailler, il aurait certainement &#233;t&#233; &lt;i&gt;emball&#233;&lt;/i&gt;. Ces sp&#233;cialistes du r&#233;el et de ses m&#233;tamorphoses n'auraient pas &#233;t&#233; eux-m&#234;mes s'ils n'avaient pas r&#233;agi &#224; l'arriv&#233;e de ces jouets iconoclastes que sont l'appareil-photo et la camera de cin&#233;ma. C'est pour cela que l'asc&#232;se en photographie est n&#233;cessaire &#224; un moment ou &#224; un autre. Seul hic, il faut qu'elle s'accroche &#224; la bonne cord&#233;e et que le photographe l'accepte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Dans &lt;i&gt;Les Cahiers de la Photographie&lt;/i&gt;, vous avez &#233;crit que l'image existe avant tout comme moyen d'initiation, en tant qu'incantatoire... qu'elle apporte des points d'appui imaginaire &#224; la vie pratique dans la mesure o&#249; elle apporte des points d'appui pratique &#224; la vie imaginaire. De quelle initiation s'agit-il ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; La photographie propose une invitation &#224; voir par les fen&#234;tres et dans les miroirs. Depuis l'&#232;re industrielle, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; &lt;i&gt;homo viator&lt;/i&gt;, cet homme qui parcourait les chemins de Compostelle et d'ailleurs, est devenu un &lt;i&gt;homo circulator&lt;/i&gt; qui se prom&#232;ne sur les man&#232;ges du monde. Il est plus occup&#233; &#224; faire des ronds, comme &lt;i&gt;Le Poin&#231;onneur des Lilas&lt;/i&gt; de Serge Gainsbourg. Que perd-il ? Le sens de l'imaginaire ! La m&#233;canisation a lib&#233;r&#233; les hommes du travail p&#233;nible, mais devenu &#171; circulateur &#187; et non plus &#171; coureur des routes &#187;, l'homme semble avoir perdu en chemin la curiosit&#233; du regard. Il ne marche plus pour voir mais pour aller quelque part. Quand on voit le chemin parcouru &#224; pied par les grands b&#226;tisseurs du Moyen &#194;ge qui, &#224; partir du XII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, ont pass&#233; une grande partie de leur vie &#224; parcourir l'Europe, on est sid&#233;r&#233; de remarquer la m&#234;me marque de ces tailleurs de pierre grav&#233;e sur les murs des cath&#233;drales comme une signature, du nord de l'Allemagne &#224; Alcoba&#231;a au Portugal, en passant par Moissac ou Fontevrault. Ils parcouraient l'Europe pour la couvrir du &#171; blanc manteau des Cath&#233;drales &#187; (&#201;lie Faure) et ce faisant n'ont jamais oubli&#233; de mettre leurs marques sur les pierres qu'ils avaient coup&#233;es, inventant chemin faisant l'Europe sans fronti&#232;res. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est apr&#232;s que les choses se sont g&#226;t&#233;es avec les nationalismes successifs... &lt;br class='autobr' /&gt;
Au si&#232;cle des Lumi&#232;res, Diderot et d'Alembert ont dit aux hommes que tout ce qu'ils savaient faire faisait partie du savoir commun. &lt;i&gt;L'Encyclop&#233;die&lt;/i&gt; a racont&#233; comment s'y prendre pour aller plus vite et mieux. Ce n'est pas un trait&#233; scientifique, c'est un trait&#233; d'humanisme sous forme de curiosit&#233;s proposant de nouvelles mani&#232;res de s'y prendre, loin des pr&#233;jug&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cet esprit, la photographie est arriv&#233;e juste au moment o&#249; elle &#233;tait n&#233;cessaire. Les sociologues l'appellent : esprit de convergence. Certes, les esprits curieux de la Renaissance, apr&#232;s avoir invent&#233; la &lt;i&gt;camera lucida&lt;/i&gt; pour ma&#238;triser la perspective, auraient pu la d&#233;couvrir. Il n'y avait pourtant pas grand chose &#224; ajouter - d'o&#249; le grand m&#233;rite de Nic&#233;phore Ni&#233;pce - pour ajouter un fond de tain qui attrape l'image au vol avant d'&#234;tre fix&#233;e. Inventer la &lt;i&gt;camera lucida&lt;/i&gt; semblait plus difficile que se servir, dans la &lt;i&gt;camera obscura&lt;/i&gt;, des sels d'argents qui prennent la lumi&#232;re sans effort. Mais cela a pris trois si&#232;cles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il semblerait que la photographie soit arriv&#233;e au moment o&#249; la m&#233;canisation industrielle du monde sentait le besoin d'un miroir insolent capable de faire des constats difficilement discutables. Cette bo&#238;te &#224; constats a &#233;t&#233; officiellement &#171; sponsoris&#233;e &#187; en 1839 par le Ministre Fran&#231;ois Arago qui, g&#233;n&#233;reusement, offrit au monde l'invention de la photographie, avant d'abolir l'esclavage. Pertinent cousinage s'il en est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma grand-m&#232;re, n&#233;e dix ans avant la guerre de 1870, d&#233;veloppait elle-m&#234;me ses plaques de verre dans une cuvette et avec une lampe pigeon inactinique que j'ai encore. En fait, la photographie a continu&#233; l'ambition de la Renaissance : tout voir pour tout comprendre, en prenant du recul puisqu'elle avait les moyens de tout mettre en perspective. J'ai admir&#233; &#224; ce sujet le travail du photographe Arthur Batut qui, en 1861, &#224; Labrugui&#232;re, a plac&#233; son appareil photographique sur un cerf-volant. Il a eu cette id&#233;e &#224; quarante kilom&#232;tres du point d'ancrage du satellite &lt;i&gt;SPOT&lt;/i&gt; qui tourne autour de la terre pour en faire, aujourd'hui, une cartographie photographique compl&#232;te. Il avait compris que la photographie devait savoir prendre de la hauteur. Les hommes de la Renaissance, en mettant la peinture en perspective, ont chang&#233; notre regard. La photographie a continu&#233; cette qu&#234;te de r&#233;flexion tous azimuts.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_256 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;69&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L480xH276/alain-desvergnes-mes-grands-parents-perigord-c43a1.jpg?1766186540' width='480' height='276' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Mes grands Parents - P&#233;rigord, 1943
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photographie &#169; Alain Desvergnes
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Tout &#224; l'heure, vous m'avez montr&#233; votre premi&#232;re photographie, pourriez-vous en faire la description ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; Cela s'est pass&#233; en 1943, pendant l'occupation allemande. J'avais onze ans. C'&#233;tait une p&#233;riode noire de ma jeunesse o&#249;, de huit &#224; dix-huit ans, j'ai v&#233;cu les &#233;preuves multiples de la guerre. On mourait de faim dans le coll&#232;ge o&#249; j'&#233;tais pensionnaire et cela a continu&#233; dans les ann&#233;es suivant la lib&#233;ration. Un jour, pendant l'occupation, nous sommes partis en voiture &#224; cheval - seul moyen de locomotion l&#233;gal - pour aller voir mes grand-parents. Ce n'&#233;tait pas sans risque car on pouvait se faire arr&#234;ter par les Allemands ou par le maquis, pour des raisons diff&#233;rentes. Arriv&#233;s chez eux, j'ai pris l'appareil photo de mon p&#232;re et pris une photo de mes grand-parents avant de le reposer en catimini car je n'avais pas le droit d'y toucher. J'ai cependant fait l'erreur de ne pas savoir qu'il fallait toujours avancer le film &#224; la vue suivante. Quelques mois plus tard mon p&#232;re a photographi&#233; mes s&#339;urs, pr&#232;s d'une balan&#231;oire. Quand le film a &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233;, il y avait la photo de mes grand-parents en surimpression avec celle de mes s&#339;urs. Le bois, la for&#234;t, &#233;taient sombres car mon p&#232;re avait pris la photo d'assez loin et il avait d&#251; mal calculer la lumi&#232;re, alors que, coup de chance, la mienne &#233;tait bonne. Je me souvenais tr&#232;s bien l'avoir faite car j'avais gard&#233; le souvenir de l'engueulade qui a suivi quand j'ai &#233;t&#233; trahi par mon n&#233;gatif. Mais j'&#233;tais heureux d'avoir une image des grand-parents que j'adorais. J'ai retrouv&#233; ce n&#233;gatif &#224; la mort de mon p&#232;re. Je me suis aper&#231;u que ce que j'avais fait l&#224; correspondait &#224; ce que j'ai aim&#233; faire des ann&#233;es apr&#232;s : m&#233;langer les regards et les images, soit en les mettant en diptyque, soit en les m&#233;langeant et les collant les uns dans les autres. J'ai commenc&#233; les collages et les surimpressions dans les ann&#233;es soixante. Il ne m'est pas venu &#224; l'id&#233;e de montrer cette photo &#171; rat&#233;e &#187; car la photographie &#233;tait alors pour moi un moyen de rassembler des moments dont je faisais des livres uniques o&#249; les images se m&#233;langeaient avec des textes. Quand je l'ai retrouv&#233;e dans les ann&#233;es 1970, la photographie en question a &#233;t&#233; le d&#233;clencheur. J'avais fait b&#234;tement une photographie m&#233;lang&#233;e, phagocyt&#233;e par deux visions diff&#233;rentes, qui me plaisait par son ambigu&#239;t&#233;. C'est Hubert Damisch qui m'a convaincu d'en faire quelque chose dans l'exposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Dans un de vos &#233;crits, &lt;i&gt;Le R&#234;ve et la boussole&lt;/i&gt;, vous parlez de cette premi&#232;re image, vous affirmez que la photographie n'est pas un but, mais un moment. Vous ajoutez que c'est le moment de l'incertitude. Est-ce une mani&#232;re de vivre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; C'est d'abord une mani&#232;re de prendre conscience que tout est fluctuant. Beaucoup se m&#233;fient de cette incertitude, ils ont peur sans trop savoir, ni de quoi ni pourquoi. Pas une seule peur, mais une multitude de peurs. L'homme na&#238;t avec &#231;a. L'apport b&#233;n&#233;fique de la photographie est de regarder l'incertitude du moment pr&#233;sent, tout en offrant, &#224; d&#233;charge, un bonus : la certitude de pouvoir le prendre au pi&#232;ge. Le pr&#233;sent est &#224; peine touchable du doigt, il est fugitif. Pour beaucoup la vie est une course permanente. C'&#233;tait &#233;vident pendant les ann&#233;es de guerre, c'est encore vrai aujourd'hui pour des raisons diff&#233;rentes mais avec, en filigrane, l'utopie salutaire du coin o&#249; il fera bon vivre et n'en pas bouger. Ce besoin de conservatisme a toujours &#233;t&#233; pr&#233;sent chez l'homme et presque toujours paralysant. Que veut faire le petit personnage de Spielberg nomm&#233; &lt;i&gt;E.T.&lt;/i&gt; ? Go home !&lt;br class='autobr' /&gt;
Le bonus de la photographie est de saisir une accumulation de traces de vie o&#249; on s'aper&#231;oit qu'au fond, les grands moments se r&#233;percutent les uns derri&#232;re les autres, cr&#233;ant une cha&#238;ne de solidarit&#233; entre l'incertitude d'un moment suivi par l'incertitude du suivant, ce qui du coup rend moins incertain celui qui pr&#233;c&#232;de. Ainsi le pr&#233;sent devient moins sombre. D'o&#249; le r&#244;le de l'album de famille, cette pratique populaire et r&#233;cente dans l'histoire de l'humanit&#233;, car on l'utilise comme une victoire contre l'incertitude. Par contre, quand on constate l'&#233;volution des visages en feuilletant ces &#171; missels &#187; domestiques, une certaine peur s'installe en y lisant les progr&#232;s de la vieillesse synonymes de temps perdu comme s'il y avait un temps retrouv&#233;. Les g&#233;n&#233;rations qui ont pr&#233;c&#233;d&#233; Nic&#233;phore Ni&#233;pce ne pouvaient se souvenir ni t&#233;moigner du visage de leurs anc&#234;tres ; il n'y avait que les gens assez riches qui faisaient faire des m&#233;daillons grav&#233;s comme une marque d'identit&#233; et les plus riches qui commandaient des portraits... Avec l'invention de la photographie tout le monde peut visualiser sa filiation, de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration, mais depuis 150 ans seulement. Sans avoir attendu l'ADN, on a su, alors, qui ressemblait &#224; qui. Pour la premi&#232;re fois, l'humanit&#233; peut se regarder ! L'incertitude comme la certitude viennent de l&#224;, la photographie, bonne fille, cr&#233;e l'un et invente l'autre comme antidote. Aujourd'hui les photos ne sont (presque) plus dans les albums, mais sur les &#233;crans des ordinateurs dont on conna&#238;t, h&#233;las, la p&#233;rennit&#233; tr&#232;s limit&#233;e. &#192; la fin de leur vie, et m&#234;me avant, beaucoup de gens seront tr&#232;s d&#233;&#231;us quand il n'y aura plus rien sur leurs &#233;crans, quand leurs disques durs auront l&#226;ch&#233;. Les historiens seront les premiers d&#233;sempar&#233;s car il est vraisemblable que notre &#233;poque, qui a eu le plus grand nombre d'archives visuelles jamais amass&#233;es dans l'histoire de l'humanit&#233;, deviendra celle qui n'en laissera que tr&#232;s peu aux g&#233;n&#233;rations suivantes, sauf pour ceux qui auront les moyens de faire des sauvegardes permanentes. Vraisemblablement, il ne restera qu'un infime pourcentage de toutes les archives emmagasin&#233;es, ce qui est hallucinant par rapport au volume qui est produit. Autrement dit, plus on veut &#233;loigner l'incertitude en fixant des visages, des moments et des situations, plus leurs images vont nous revenir au visage avec la d&#233;gradation programm&#233;e de ces images. Mais comme le dit l'humoriste Jean-Pierre Gauffre tous les matins &#224; France Info : &#171; vous n'&#234;tes pas oblig&#233; de me croire ! &#187; On peut, en tout cas, esp&#233;rer qu'un nouveau Champollion, arri&#232;re-arri&#232;re-arri&#232;re-petit-neveu de Nic&#233;phore, trouve une parade &#224; ce cancer annonc&#233; des pixels pour leur trouver un nouvel alphabet viable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Dans une conf&#233;rence que vous avez donn&#233;e en 2008 &#224; l'Universit&#233; d'Ottawa vous disiez ceci : &#171; Photographier en temps r&#233;el est beaucoup plus qu'une mani&#232;re de voir et d'arr&#234;ter le temps. C'est avant tout une mani&#232;re de voir autrement pour inventer une nouvelle gestion des risques &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La photographie aurait-elle &#224; voir avec la proph&#233;tie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; Je crois que la photographie est une grenade dont le d&#233;goupillage est indolore mais pas inoffensif. Elle peut d&#233;truire mais son choc est souvent b&#233;n&#233;fique. Quand je parle de risques, ce ne sont pas ceux de la photographie, ce sont ceux de la mondialisation qui se fixe sous ses objectifs. Or justement, la photographie est le moyen le plus humble, le plus simple mais le plus percutant, pour permettre de voir autrement ou d'envisager diff&#233;remment notre civilisation puisqu'elle la met en conserve en faisant constamment arr&#234;t sur l'image. Si l'on est attentif, elle permet de constater que nous sommes manifestement en train de nous diriger vers un mur, mais il n'est ni fatal ni certain que nous puissions nous fracasser contre ce mur si nous continuons &#224; &#234;tre attentifs aux images que nous prenons. La photographie fait partie de ce domaine visuel r&#233;nov&#233; par elle qui a permis, entre autres, &#224; Einstein de d&#233;couvrir l'&#233;nergie nucl&#233;aire, avec ses bons et ses mauvais c&#244;t&#233;s. Il a toujours dit que c'&#233;tait &#171; le visuel &#187; qui l'avait mis sur la piste du principe incroyable de la relativit&#233;. C'est ce c&#244;t&#233; proph&#233;tique qui peut participer &#224; la compr&#233;hension du chapitre suivant. Le plus grand nombre l'utilise comme un simple bloc-note de leur vie pour documenter ou pour se faire plaisir, pour faire du commerce ou pour espionner. La troupe des &#171; vrais artistes &#187; est r&#233;duite. Ce sont eux ces voyants qui, parce qu'ils inventent un langage, sont capables de trouver de nouvelles m&#233;taphores, ces armures s&#233;mantiques et mentales qui nous donnent la libert&#233; de changer de braquet puisqu'elles facilitent la lecture des nouvelles formes de la vie qu'ils &#233;noncent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Le vocabulaire de la photographie a chang&#233; aujourd'hui, il n'y a plus de r&#233;v&#233;lation lente, plus d'image latente. Elle sort toute habill&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; Aujourd'hui ce qui compte c'est le disque dur. Avec l'appareil photo num&#233;rique, l'image est tellement imm&#233;diate, qu'elle ne donne plus le temps de r&#233;fl&#233;chir &#224; ce qu'on vient de faire, c'est-&#224;-dire, de voir. &#201;tant de l'ordre de l'aussit&#244;t, elle perd son myst&#232;re. Pourtant je suis enchant&#233; par ces deux moyens parall&#232;les de s'y prendre : l'argentique et le num&#233;rique. La magie de l'argentique venait de la lenteur, de la latence des choses. Y a-t-il un autre plaisir &#224; aller chercher autrement une image derri&#232;re le miroir ? L'avantage du num&#233;rique, c'est le nombre et la qualit&#233; de ses &lt;i&gt;encores&lt;/i&gt;. On n'h&#233;site plus aujourd'hui &#224; &#171; faire des photos &#187;. J'en prends beaucoup et j'en efface beaucoup, en me m&#233;fiant, car lorsque je regarde mes planches-contact vieilles de trente ans, je d&#233;couvre encore des images que je n'avais pas rep&#233;r&#233;es &#224; l'&#233;poque. Une photo qu'on oblit&#232;re efface ce moment pourtant voulu. Peut-on &#234;tre s&#251;r que nous pouvons effacer ces traces d'un regard que nous avons port&#233; ? Ma grand-m&#232;re et mon p&#232;re m'auraient certainement pris pour un r&#234;veur (ce qu'ils faisaient quand m&#234;me) si je leur avais racont&#233; ce qui allait se passer aujourd'hui... Ma grand-m&#232;re m'aurait peut-&#234;tre cru car elle avait le sens du r&#234;ve or nous avons aujourd'hui les moyens de r&#234;ver afin de transfigurer le r&#233;el et c'est loin d'&#234;tre fini. Or, dans la civilisation de r&#233;gulations qui est la notre, il y a peu de place pour les r&#234;veurs et les voyants. On n'aime pas trop ceux qui attaquent les id&#233;es re&#231;ues, quitte &#224; leur offrir, sans vergogne, des m&#233;dailles &#224; titre posthume.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Le rapport au temps a &#233;t&#233; modifi&#233;. Au XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; la photographie se faisait &#224; la chambre, il fallait du temps pour l'installer, pour faire la photographie. Dans le meilleur des cas c'&#233;tait au collodion, la tente de laboratoire &#233;tait install&#233;e juste &#224; c&#244;t&#233; et le d&#233;veloppement se faisait sur place. Aujourd'hui vous voyez votre photographie quasiment dans le m&#234;me temps qu'elle est prise. Est-ce que cela change quelque chose dans la mani&#232;re de voir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; On pourrait dire &#224; priori que l'&#339;il de l'homme n'a pas chang&#233; depuis Lascaux. Le rapport physique entre l'&#339;il et le cerveau reste le m&#234;me, apparemment. Le rapport au temps &#233;tait r&#233;el, il dispara&#238;t aujourd'hui dans un glissement. C'est ce qui le rend difficile &#224; g&#233;rer car il doit y avoir beaucoup de pertes &#224; cause de ce d&#233;calage. Si on lui donne le temps, on peut penser que, pour l'homme, deux d&#233;cennies constitueront un laps de temps suffisant pour apprivoiser les nouveaux temps...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Le rapport au temps est aussi dans la dur&#233;e de vie de l'image...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; La photographie a pourtant toujours eu le m&#233;rite de s'attaquer &#224; l'&#233;ph&#233;m&#232;re mais c'est l&#224;-dessus qu'elle devra prouver sa r&#233;silience. C'est l&#224; qu'il y a inqui&#233;tude car malgr&#233; la facilit&#233; des prises de vues actuelles, il semble qu'elles aient une vie de courte dur&#233;e non pas seulement physique mais mentale. Les jeunes photographes ne peuvent pas ne pas r&#233;agir face &#224; cette compression du temps. Toutes les acc&#233;l&#233;rations de l'histoire ont &#233;t&#233; probl&#233;matiques et sont toujours difficiles &#224; traverser. Est-il fatal que la dur&#233;e de vie de l'image suive la n&#244;tre sous le pr&#233;texte que notre &#339;il est fragile ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Vous avez dit : &#171; Ce que nous appelons r&#233;alit&#233; n'est autre chose qu'une certaine mani&#232;re de voir le monde appel&#233;e &#224; &#234;tre la seule puisqu'elle est celle de tous. Le monde qui nous entoure est une glose, c'est &#224; dire un syst&#232;me complet de perception et de langage. Or quelque soit le langage dont nous h&#233;ritons, il est &#224; la fois un outil et un pi&#232;ge : outil parce que gr&#226;ce &#224; lui&lt;br class='autobr' /&gt;
nous organisons notre exp&#233;rience en phrases, en formes et en lumi&#232;re. Un pi&#232;ge parce que nous constituons aussi des syst&#232;mes dont nous sommes prisonniers et qui nous emp&#234;chent de voir &#187;. Dans ce cas, que peut faire alors la photographie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; Quand la photographie est arriv&#233;e, pensez au dialogue surr&#233;aliste entre Ingres et Delacroix, il est r&#233;v&#233;lateur. L'un est contre, l'autre est pour. Malheureusement Baudelaire a cru bon apporter sa pierre et s'est tromp&#233; lourdement sur l'avenir de ce m&#233;dium pr&#233;tentieux. Ingres et Delacroix &#233;taient impressionn&#233;s par ce nouveau venu dans leur pr&#233; carr&#233;, sauf qu'Ingres ajoutait : &#171; La photographie, c'est merveilleux mais il ne faut pas le dire &#187;. Delacroix s'en est servi. Pour lui, en effet, elle impose un nouveau discours avec le r&#233;el m&#234;me s'il est offert &#224; tout le monde. Ce que les peintres mettent dix ou quinze ans &#224; apprendre, le photographe se permet de le faire en une seconde. La nouvelle venue s'est impos&#233;e comme un moyen de donner &#224; qui le veut un niveau d'expression correct pour une nouvelle glose au lieu d'apprendre &#224; porter les habits confortables de la glose pr&#233;c&#233;dente. Le langage pictural &#233;tait enseign&#233; par les grands ma&#238;tres. Gr&#226;ce &#224; quelques proc&#233;d&#233;s d'optique et de chimie &#233;l&#233;mentaires, la photographie permettait &#224; tout le monde de faire et de penser aussi bien. Elle a ainsi pouss&#233; le domaine du visuel &#224; se reconstruire : les peintres ne sont pas devenus pour autant photographes, mais ils sont devenus de nouveaux peintres. Au d&#233;but, on s'est moqu&#233; d'eux, en disant qu'ils se contentaient de donner seulement des impressions, ces &#171; impressionnistes &#187;. Ce nom leur est rest&#233; ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Aujourd'hui, la photographie continue de trouver sa place dans les trouvailles de notre &#233;poque puisqu'elle a permis de miniaturiser les circuits des cartes &#224; puces en sicilicium de nos appareils num&#233;riques fabriqu&#233;e gr&#226;ce &#224; un proc&#233;d&#233; de production par photolithographie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Vous terminiez le texte &lt;i&gt;Je suis toujours &#224; l'ext&#233;rieur&lt;/i&gt; par une phrase &#233;nigmatique : &#171; Inventeurs et passeurs sont demand&#233;s aux urgences ! Car il ne s'agit pas seulement des images mais de l'&#226;me des images &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'elle est l'&#226;me des images ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; Je parlais des images style &#171; effets d'annonce &#187; qui ne valent que pour celui qui veut ameuter les passants. Il ne s'agit alors pas d'&#226;me mais de paraphrases. Pour beaucoup, la photographie se limite &#224; &#231;a : quelque chose de compr&#233;hensible, d'achetable ou de vendable, quelque chose qui raconte une chose connue par peur de la laisser glisser vers de l'inconnu. J'entends souvent dire : il faut &#171; se prendre la t&#234;te &#187; pour comprendre ces photos. Je leur r&#233;ponds : Au contraire, prenez-vous la t&#234;te, si vous le voyez comme &#231;a, par contre, si c'est du connu que vous voulez, ouvrez les magazines, ils sont des portes ouvertes qui ne demandent qu'&#224; &#234;tre enfonc&#233;es. Pensez au nombre de for&#234;ts qui disparaissent parce qu'on imprime sur papier des choses archi-connues et pas toujours int&#233;ressantes. La photographie est ailleurs.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#226;me de la photographie c'est peut-&#234;tre cet amoralisme tranquille qui lui permet de tricoter les jours et les nuits de nos existences, justement, pour une fois, sans se prendre la t&#234;te, afin de d&#233;passer la raison qui sait &#234;tre sourde. &#192; l'oppos&#233; de ses doubles origines ludiques (loisir) et techniques (pixels et sels d'argent), les images ont une &#226;me dans la mesure o&#249; elles sont latentes en nous. Il faut laisser quelquefois du temps aux bulles pour remonter &#224; la surface si elles veulent signifier autre chose qu'elles-m&#234;mes. C'est vrai pour tous les arts mais la photographie, elle, est pr&#233;sente dans tous les foyers ; c'est son c&#244;t&#233; domestique qui lui permet de r&#233;ussir plus vite que les autres. Combien de fois ne voit-on rien au premier regard. Combien de fois dans une exposition ou en ouvrant un livre, on s'arr&#234;te longuement devant une photographie, devant une peinture, sans raison premi&#232;re. Je me souviens de la premi&#232;re fois o&#249; j'ai vu une sculpture de Germaine Richier et vingt ans plus tard une autre d'Ypousteguy. Je n'avais jamais rien ressenti de pareil. Pourquoi serait-ce ainsi s'il n'y a pas une certaine transcendance ?&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_259 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;60&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L372xH374/alain-desvergnes-oxford-mississipi-bbe7e.jpg?1766186540' width='372' height='374' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Oxford, Mississippi, 1964.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photographie &#169; Alain Desvergnes
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Vous affirmiez que vous aimez photographier ce qui s'&#233;chappe, si rarement rattrap&#233;. Peut-on rattraper quoi que ce soit avec une image ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; On voudrait bien pouvoir. Ce m&#233;dium au bout des doigts est capable de prouesses. C'est le c&#244;t&#233; dual, al&#233;atoire mais incroyablement ouvert de la photographie qui le permet. Dans le brouhaha artistique ambiant, par sa persistance r&#233;tinienne, elle parle d'une petite voix &#224; notre oreille. On peut ne pas l'&#233;couter, appuyer sur le bouton, emmagasiner des moments... et puis n'en rien faire. Combien de fois ai-je entendu lors d'une exposition quelqu'un dire : &#171; Moi aussi je sais faire des photos comme &#231;a &#187;. Les font-ils ou qu'en font-ils ? Rien. Le plus souvent ces images possibles meurent aussit&#244;t dans le regard de ceux qui les ont prises. Pourquoi a-t-on des idiosyncrasies ? Ce mot revient souvent dans les conversations outre-atlantique ; j'aime sa sonorit&#233; mi-insolente mi-sinc&#232;re. Pourquoi peut-on saisir un moment, le garder, le m&#251;rir, s'en r&#233;galer alors que d'autres nous &#233;chappent ? C'est le c&#244;t&#233; serpent de mer que la photographie interpr&#232;te si bien et qui me fascine : ce qui appara&#238;t et qui dispara&#238;t mais dont elle seule peut garder une trace. J'ai fait plusieurs centaines de milliers de photographies, quand je regarde des n&#233;gatifs ou des planches contacts, il m'arrive par flashs de voir des moments que j'ai v&#233;cus mais que je n'avais pas compl&#232;tement oblit&#233;r&#233;s puisqu'ils sont encore l&#224;. C'est la partie de Cache-cache ou de Balle au camp, entre nous et nos idiosyncrasies, cette signature intime de nos comportements, qui la rend si pr&#233;cieuse. C'est le moment o&#249; l'on pressent que nous sommes, apr&#232;s tout, des &#234;tres de lumi&#232;re et pas seulement de cendres. Elle est tellement &#233;tonnante cette suite innombrable de faits, d'&#233;v&#233;nements qui traversent l'homme entre sa naissance et sa mort... En fait, ce qui nous &#233;chappe est peut-&#234;tre ce qui nous int&#233;resse le plus. J'aimerais faire un livre de ces &#233;chappatoires, faire des listes de ces pr&#233;sents si impliqu&#233;s dans la photographie mais qui, &#224; peine arriv&#233;s, sont d&#233;j&#224; p&#233;rim&#233;s. Quand on lui a pos&#233; cette question, Picasso a r&#233;pondu qu'il ne savait vraiment pas d'o&#249; &#231;a venait chez lui. Il y a tellement de phases de notre existence qui s'effacent, en grande partie parce que nous vivons dans une soci&#233;t&#233; de l'ordre et de la raison o&#249; l'on nous apprend &#224; ne garder que ce qui a un sens. On l'a appel&#233; &#171; positivisme &#187;. Je suis effar&#233; de voir avec quelle facilit&#233; on peut adh&#233;rer &#224; ce mot pi&#232;ge qui a donn&#233; &#224; toute une g&#233;n&#233;ration des semelles de plomb. S'il y a un au-del&#224;, peut-&#234;tre saurons-nous un jour la fin de l'histoire ? Les positivistes pensent que non. Comme Picasso, je ne sais pas d'o&#249; &#231;a vient mais si l'on veut s'orienter, je crois &#224; l'utilit&#233; du compas. L'appareil photographique est, pour moi, une Rose des vents incomparable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; En parlant de photographie, vous parliez de trace insignifiante, mais vous disiez qu'elle vous aidait &#224; retrouver quelque chose derri&#232;re elle. Pourquoi cherchons-nous, tous, quelque chose derri&#232;re les images ? Les Byzantins ont fait ce travail th&#233;orique au IX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, et nous sommes encore l&#224;, &#224; chercher derri&#232;re...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; Quand je disais insignifiant, je voulais dire par l&#224; que la plupart des photographies ne signifie rien de prime abord. &#192; Byzance et &#224; la Renaissance, le probl&#232;me &#233;tait abord&#233; autrement. Aujourd'hui celui qui voit une image veut qu'elle communique quelque chose, au sens cod&#233; du terme. Sauf si elles sont prises par les &lt;i&gt;Ponts et Chauss&#233;es&lt;/i&gt;, les photographies ne donnent rien de cod&#233;, alors que les gens pensent (presque) tous que la photographie communique. J'en ai fait souvent l'exp&#233;rience en montrant des photographies. Je demandais ce que l'image communiquait, donc signifiait. On ne me r&#233;pondait que si on reconnaissait quelqu'un ou quelque chose par son nom sans penser qu'on pouvait regarder une image pour la faire parler autrement, comme le faisaient certainement les contemporains des peintres de la grotte de Lascaux, cette &#171; Chapelle Sixtine de notre Pr&#233;histoire &#187; ( Malraux). &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la musique contemporaine, quand on est habitu&#233; aux &lt;i&gt;Variations Goldberg&lt;/i&gt; de J.-S. Bach, les &lt;i&gt;Menotti&lt;/i&gt;, les &lt;i&gt;Pierre Schaeffer&lt;/i&gt; ou les &lt;i&gt;John Cage&lt;/i&gt; sont bien d&#233;routants. Je ne vois pas d'autre rem&#232;de que de continuer &#224; pr&#234;ter l'oreille &#224; ce qui ne nous parle pas du premier coup. On attribue &#224; Beethoven cette belle r&#233;partie : apr&#232;s qu'il ait jou&#233; l'une de ses sonates au piano, une auditrice s'approche et lui demande poliment ce qu'il a voulu dire... Alors Beethoven se remet au piano et rejoue la sonate...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les premiers photographes du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle ont invit&#233; des peintres dans leurs laboratoires pour leur montrer ce qu'ils faisaient dans leurs cuvettes, j'aurais bien aim&#233; &#234;tre l&#224; pour &#233;couter leurs r&#233;actions. Lorsqu'ils ont vu l'image photographique appara&#238;tre lentement au fond du r&#233;v&#233;lateur, ils ont d&#251; pousser un cri du m&#234;me ton que celui de l'onde de choc qui s'est propag&#233; aussit&#244;t dans l'&#233;volution de l'image, mi-admiratif, mi-r&#233;probateur. Bach n'aurait pas &#233;t&#233; d&#233;&#231;u si on lui avait montr&#233; un synth&#233;tiseur !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Lors d'un colloque o&#249; &#233;tait &#233;voqu&#233;e la photographie comme destruction, vous vous posiez la question de savoir &lt;i&gt;si la photographie n'avait jamais &#233;t&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
plus libre pour avancer dans son silence d&#233;vastateur entre illusion de la trace et mat&#233;rialit&#233; de l'&#233;nigme...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; Regardons les choses autrement : les pays qui ont recouvr&#233; la libert&#233; &#224; la fin du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle se sont mis &#224; penser, &#224; construire, &#224; voyager. La photographie a ouvert les portes &#224; tellement d'hypoth&#232;ses dans le domaine de l'appr&#233;hension du visible, dans la recherche de la trace, le questionnement des &#233;nigmes. Avec toutes les d&#233;couvertes scientifiques qui se bousculent de plus en plus, je suis persuad&#233; que votre g&#233;n&#233;ration ne pourra pas s'endormir. Par ses trouvailles successives &#224; venir, gr&#226;ce au pouvoir destructeur qui lui permet de faire table rase virtuellement, la photographie ne pourra que continuer &#224; tout remettre constamment en question, gr&#226;ce justement &#224; son silence d&#233;vastateur qui l'emp&#234;che de bafouiller. D&#233;j&#224; le num&#233;rique est le plus grand coup de pied aux fesses offert &#224; celui qui veut voir et transmettre autrement. Le photographe fonctionnera toujours en rupture permanente d'&#233;quilibre, &#224; l'image de la marche &#224; pied. C'est ce qui, entre parenth&#232;se, rendait malheureux Henri Cartier-Bresson &#224; la fin de sa vie &#224; cause d'un genou qui ne lui permettait pas de joindre le geste &#224; la parole pour aller de l'avant. Je ne connais pas de photographe qui n'ait pas march&#233;, physiquement, visuellement et mentalement, toute sa vie. La photographie est un rem&#232;de efficace contre l'arthrose et le scepticisme d&#233;senchant&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Vous avez une pens&#233;e de la photographie sur le terrain, mais une grande partie se fait maintenant devant un &#233;cran. La confrontation avec le r&#233;el est autre. La photographie est beaucoup plus retouch&#233;e, modifi&#233;e... Cent cinquante ans apr&#232;s, les gens pensent que la photographie et le r&#233;el c'est la m&#234;me chose. Rien n'a chang&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; Je crois que sur ce point, on rentre dans un tunnel, mais il ne sera pas long. Les proth&#232;ses visuelles &#224; venir et les habitudes qu'elles imposeront sauront ouvrir des fen&#234;tres. L'homme-photographe sera toujours en perp&#233;tuel &#171; travelling &#187; comme les &lt;i&gt;fildef&#233;ristes&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Vous allez pr&#233;senter vos photographies, dont la plupart sont faites en Am&#233;rique, dans le Mississippi, o&#249; vous &#234;tes parti sp&#233;cialement pour rencontrer Faulkner ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; J'ai d&#233;couvert l'&#339;uvre de Faulkner dans la For&#234;t Noire o&#249; je gardais les bidons d'essence de l'Europe de l'Ouest pendant mon service militaire. Faulkner venait d'avoir le prix Nobel, alors j'ai commenc&#233; &#224; lire. Et j'ai tout de suite d&#233;cid&#233; d'aller le voir apr&#232;s la &lt;i&gt;quille&lt;/i&gt;. Proust m'avait fait d&#233;couvrir les temps autrement et je venais de d&#233;couvrir un &#233;crivain qui racontait l'espace et l'Am&#233;rique autrement. J'ai alors voulu voir &#224; quoi cela ressemblait sur le terrain. J'y suis all&#233; et nous avons r&#233;ussi &#224; trouver un moyen d'y vivre. Nous &#233;tions au tout d&#233;but des ann&#233;es 1960, en pleine guerre froide, et un visa &#233;tait alors n&#233;cessaire. Il ne m'a &#233;t&#233; accord&#233; qu'au bout d'un an. On devait voir un &#339;il dubitatif sur les motifs de ce jeune Fran&#231;ais, fatalement Gauchiste, voulant aller vivre au Mississippi. J'aurais demand&#233; un visa pour New York ou Los Angeles, aucun souci ! Dans cet &#201;tat historique du Sud profond, le probl&#232;me de la s&#233;gr&#233;gation des Noirs battait son plein. Il avait commenc&#233; en 1958, &#224; Little Rock, en Arkansas. Puis la contestation s'est lentement propag&#233;e. Quand je suis arriv&#233;, en 1963, les &#233;glises des Noirs avaient commenc&#233; &#224; br&#251;ler et James Meredith, &#233;tait le premier &#233;tudiant noir &#224; &#234;tre accept&#233; dans une universit&#233; du Sud, celle o&#249; j'enseignais, celle o&#249; Faulkner avait &#233;tudi&#233; puis travaill&#233; dans les chaudi&#232;res du campus o&#249; il a commenc&#233; &#224; &#233;crire ses premiers textes sur une planche de bois. H&#233;las, je ne l'ai pas rencontr&#233; car il venait de mourir quand je suis arriv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Pourriez-vous parler de cette photographie, prise de chez vous, &#224; la tomb&#233;e de la nuit, o&#249; l'on voit trois maisons &#233;clair&#233;es ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; Elle est pour moi l'&#233;pitom&#233; du ravissement. Quelques temps apr&#232;s &#234;tre arriv&#233;s &#224; Oxford, Mississippi, on a d&#233;m&#233;nag&#233; dans une maison un peu plus grande pour la naissance de notre fille. Elle &#233;tait situ&#233;e en marge de la ville blanche, &#224; la limite du quartier noir. Tous les soirs d'&#233;t&#233;, quand les fen&#234;tres &#233;taient ouvertes, on avait l'impression d'&#234;tre au premier rang de la salle d'un concert donn&#233; par des Noirs qui en face de chez nous, jouaient en famille.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_257 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;78&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L480xH492/alain-desvergnes-fred-mc-dowell-67b69.jpg?1766186540' width='480' height='492' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Fred McDowell &#8211; Red Barn &#8211; Mississippi, 1964
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_credits '&gt;Photographie &#169; Alain Desvergnes
&lt;/div&gt;
&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait &#224; la limite de l'indicible ou de l'in-photographiable... autrement que par cette image de quelques lumi&#232;res dans la nuit noire. Je l'entends encore. Elle constitue ma bande-son pr&#233;f&#233;r&#233;e des longs mois de la s&#233;gr&#233;gation am&#233;ricaine que nous avons v&#233;cus... Pour les Sudistes blancs, dans leur grande majorit&#233;, ce fut aussi tr&#232;s difficile. Un trop grand nombre ne pouvait admettre que les Noirs ne restent pas &#171; noirs &#187;, comme toujours depuis la Guerre de S&#233;cession, sous le pr&#233;texte qu'un nouveau Pr&#233;sident, J.-F. Kennedy, visionnaire et courageux, l'avait d&#233;cid&#233; l'ann&#233;e d'avant. M&#234;me aujourd'hui, 40 ans apr&#232;s, avec l'&#233;lection d'Obama, c'est encore difficile pour beaucoup d'entre eux. Pour Marie-Annick et moi, ces nuits &#233;taient travers&#233;es par une musique qui sonnait comme l'hymne de la r&#233;demption. &#192; la fin du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; et au d&#233;but au XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt;, dans les champs de cotons, les Noirs n'ont pas cess&#233; de psalmodier une all&#233;gresse impalpable mais qui leur tenait lieu d'espoir... Ils n'y disent pas qu'ils sont les damn&#233;s de la terre, ils disent qu'ils croient &#224; la J&#233;rusalem nouvelle o&#249; ils arriveront un jour. Dans leur lent et long p&#233;riple chant&#233;, on peut reconna&#238;tre trois constantes qui commencent par une constatation : &lt;i&gt;Nobody knows the trouble I've seen&lt;/i&gt;... suivi d'une ouverture : &lt;i&gt;I have a dream&lt;/i&gt;, avant de terminer par un accent de reconnaissance : &lt;i&gt;Amazing Grace&lt;/i&gt;. Ces paroles de douleur et d'espoir sont au centre de tous les &lt;i&gt;negro spirituals&lt;/i&gt;. La nuit, dans notre maison, quand le Blues nous arrivait port&#233; par le vent...on se disait que rien n'&#233;tait perdu. Les gens que nous rencontrions &#233;taient surpris que nous puissions voir la culture noire comme nous le faisions, surtout quand ils me voyaient prendre autant de photographies de Noirs (ce qui a failli &#234;tre dramatique).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Cela a failli &#234;tre dramatique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; Oui, nous avons souvent &#233;t&#233; interpell&#233;s par la police pour ces privaut&#233;s avec les couleurs de peau, tendances suspectes, l&#233;galement r&#233;pr&#233;hensibles, consid&#233;r&#233;es comme anti-am&#233;ricaines. C'&#233;tait l'&#233;poque o&#249;, non loin de l&#224;, venaient de se passer les &#233;v&#233;nements racistes relat&#233;s dans le film &lt;i&gt;Mississippi burning&lt;/i&gt;. Un soir, cela a failli tourner mal lorsqu'en revenant de Memphis, jour de la f&#234;te nationale am&#233;ricaine, j'&#233;tais all&#233; prendre des photographies dans une f&#234;te strictement r&#233;serv&#233;e aux Noirs. Apr&#232;s avoir &#233;t&#233; l&#233;g&#232;rement malmen&#233;s, nous avons &#233;t&#233; lib&#233;r&#233;s peu apr&#232;s, sans explications. Quelques temps auparavant, dans un cas similaire, un pilote fran&#231;ais avait &#233;t&#233; mis en prison et fut retrouv&#233; mort le lendemain matin, piqu&#233; par un serpent &#224; sonnette... Une autre fois j'ai eu beaucoup de chance de ne pas voir ma voiture incendi&#233;e sous mes yeux, alors que j'&#233;tais en train de prendre en photo un chanteur de Blues admirable. Alors que je racontais cet &#233;pisode &#224; l'un de mes &#233;tudiants, il s'est rappel&#233; que son oncle, membre du K.K.K., ignorant qui j'&#233;tais, lui en avait donn&#233; l'explication, quelques temps auparavant : l'auto-collant du parking de l'universit&#233;, coll&#233; sur mon pare-brise et r&#233;serv&#233; aux enseignants, avait plaid&#233; en ma faveur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Certes, la d&#233;couverte du mode de vie am&#233;ricain, de ses al&#233;as, de ses trouvailles, &#233;tait notre priorit&#233; mais la plus r&#233;v&#233;latrice fut pour nous celle des Noirs, leur d&#233;nuement ext&#233;rieur et leur richesse int&#233;rieure car ils savaient faire sortir des sonorit&#233;s profondes, m&#233;taphysiques, alors qu'ils n'avaient eu, ni le temps ni le droit, d'acqu&#233;rir des bases qui leur &#233;taient refus&#233;es. En chantant, ils restaient debout. Faulkner a &#233;crit sur la capacit&#233; de ses compatriotes Blancs &#224; avoir su endurer le passage du temps qui leur &#233;tait contraire depuis la guerre de S&#233;cession contre le Nord (1860-65), mais il y incluait aussi les Noirs car il savait que &lt;i&gt;on the other side of the Jordan&lt;/i&gt;, de l'autre c&#244;t&#233; du Jourdain il y a une rive &#233;voqu&#233;e constamment par leurs pasteurs-passeurs dont Martin Luther King fut le plus flamboyant et sur laquelle ils r&#234;vaient d'aborder un jour. &lt;i&gt;I have a dream&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Vous mettez tr&#232;s souvent en parall&#232;le la photographie et le Blues...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; Le Blues et la photographie sont jumeaux, ils sont presque n&#233;s et n'ont pas cess&#233; de jouer, c&#244;te &#224; c&#244;te, dans les cours de r&#233;cr&#233;ation du si&#232;cle. Sans pr&#233;paration ou presque, l'un et l'autre peuvent &#234;tre modul&#233;s en dehors de tout acad&#233;misme. Ils sont l'un comme l'autre des contre-chants du visuel et du sonore. Contre-chants et contre-champs s'y suivent et s'y r&#233;pondent. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; Arles comme &#224; Ottawa, ceux qui avaient un esprit tr&#232;s arr&#234;t&#233; sur ce qui est possible ou pas, m'ont dit que la photographie ne s'enseignait pas &#224; l'&#233;cole. Je r&#233;pondais toujours : &#171; comme le Jazz ! &#187;. Ce dernier demeurera la musique par excellence du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle. Les chanteurs de Blues et de Jazz, ceux que j'avais rencontr&#233;s &#224; Memphis, au Mississippi et &#224; la Nouvelle Orl&#233;ans, n'avaient pas de partition car ils ne savaient pas lire la musique. &#192; ses d&#233;buts la photographie a &#233;t&#233; cr&#233;&#233;e par des gens qui n'avaient pas non plus de formation artistique et attirait particuli&#232;rement ceux qui ne savaient pas dessiner, comme Nic&#233;phore Ni&#233;pce incidemment. Comme elle, le Jazz b&#233;n&#233;ficie de la m&#234;me absolution populaire de d&#233;couverte sans guide et pour le seul plaisir, ce qui est toujours suspect &#224; l'oreille et &#224; l'&#339;il des bien-pensants. Les sons et les images syncop&#233;es du Jazz et de la photographie n'ont pas cess&#233; de fournir au monde des points d'appui imaginaires au cours des cent cinquante derni&#232;res ann&#233;es de notre histoire. De battre, la &lt;i&gt;Beat Generation&lt;/i&gt; n'est pas pr&#234;te d'arr&#234;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Vous n'avez pas rencontr&#233; physiquement Faulkner, et malgr&#233; cela, ou peut-&#234;tre &#224; cause de cela, le photographies de votre livre &lt;i&gt;Yoknapatawpha&lt;/i&gt; font r&#233;sonner son monde...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; J'&#233;tais venu au Mississippi pour rencontrer Faulkner car apr&#232;s avoir lu, en 1955, le premier de ses romans &lt;i&gt;(Le Bruit et la Fureur)&lt;/i&gt;, j'ai tout de suite voulu aller voir ce pays si diff&#233;rent de l'Am&#233;rique que je croyais conna&#238;tre et parler &#224; son auteur. Alain Resnais m'apporte une parfaite formulation de cet attrait : quand on lui demandait pourquoi il aimait les &#171; herbes folles &#187;, il a r&#233;pondu : &#171; parce que j'aime la r&#233;alit&#233; quand elle est un peu d&#233;cal&#233;e &#187;. Les personnages et le comt&#233; mythique de Faulkner m'avaient laiss&#233; une image d'herbes folles, cette impression d'aust&#233;rit&#233; simple et sauvage qui cherche un perfectionnement spirituel tout en sachant que c'est improbable ; Faulkner ajoutait : &#171; we endure &#187;, on r&#233;siste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors qu'elle est sens&#233;e jouer dans la cour du r&#233;el, la photographie est imbattable parmi les al&#233;as du hasard. Dans ce pays dont je parlais la langue mais dont je n'avais pas l'accent sudiste si particulier, j'ai &#233;t&#233; servi c&#244;t&#233; hasard. Mon but &#233;tait de savoir plonger parmi ces personnages de romans que je croisais, auxquels je parlais et qui me r&#233;pondaient souvent, probablement &#224; cause de mon absence d'accent peu l&#233;gitime qui me donnait certainement une diff&#233;rente couleur de peau ! Ce sont les longues phrases de Faulkner, semblables &#224; de longues m&#233;lop&#233;es, avant d'aboutir &#224; un lointain point &#224; la ligne, qui m'ont mis sur la voie. &#171; Si les choses nous rendent regard pour regard, disait Gaston Bachelard, et si elle nous paraissent indiff&#233;rentes, c'est parce que nous les regardons d'une mani&#232;re indiff&#233;rente mais pour un &#339;il clair, tout est miroir &#187;. Je dois &#224; l'empathie d&#233;lirante des personnages de Faulkner et des tribulations qu'ils traversent, d'avoir un peu r&#233;ussi &#224; marcher dans leurs pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
En 1958, Faulkner &#233;crivait &#171; nous acceptons l'insulte et le risque de la violence parce que nous ne voulons pas voir, sans rien dire, notre pays natal, le Sud, pas simplement le Mississippi mais le Sud tout entier, se d&#233;truire lui-m&#234;me, deux fois en moins d'un si&#232;cle, &#224; propos du probl&#232;me noir &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
En moins d'une d&#233;cennie, dans les ann&#233;es soixante, Martin Luther King, Edgar Evers ont &#233;t&#233; assassin&#233;s &#224; Memphis et &#224; Jackson, J.-F. Kennedy a &#233;t&#233; assassin&#233; au Texas mais quarante ans plus tard Obama a &#233;t&#233; &#233;lu Pr&#233;sident du pays. Faulkner serait heureux de voir que, apparemment, ses compatriotes n'ont plus peur du Noir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand je me promenais dans ses romans et parcourais les terres o&#249; ses personnages allaient et venaient, c'est-&#224;-dire dans les champs de coton, les carnavals noirs, les &#233;glises noires, les garages des Noirs (on les appelait des &lt;i&gt;shade tree mechanics&lt;/i&gt;), j'&#233;tais comme dans une f&#234;te qui ne s'organisait pas mais ne s'arr&#234;tait jamais, une f&#234;te o&#249; Noirs et Blancs se c&#244;toyaient sans trop se voir. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est gr&#226;ce &#224; Benjy, le personnage central du &lt;i&gt;Bruit et la fureur&lt;/i&gt;, cet idiot du village choisi pour exprimer en touches confuses les sensations qui provenaient jusqu'&#224; son cerveau d&#233;ficient, que j'ai appris &#224; photographier les &#171; herbes folles &#187; sans logique particuli&#232;re et dans le d&#233;sordre, comme le faisait le romancier dont je lisais quelques pages tous les jours pour ne pas perdre le fil. Cela s'est fait d'une fa&#231;on ininterrompue pendant trois ans, sans autre but que le plaisir de comprendre les liens de ces &#234;tres et de ces lieux, leurs questionnements et leurs complaintes pour leur trouver des extensions visuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Les Moustiques&lt;/i&gt;, Faulkner le dit si joliment : &#171; il est toujours difficile &#224; un &#233;tranger de nous comprendre, nous autres Am&#233;ricains. Nous sommes un peuple simple, nous sommes ardents et semblables &#224; des enfants ; il faut &#224; la fois &#234;tre l'un et l'autre pour croiser un cheval avec un alligator et savoir en utiliser le produit &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les images du monde se forment toujours dans l'interaction entre les images mentales que je peux avoir (ou pas) et les images ext&#233;rieures que je rencontre et devant lesquelles je m'arr&#234;te (ou pas). Mes images mentales du Sud, avec leurs d&#233;roulements et leurs d&#233;rangements, &#233;taient toutes sign&#233;es Faulkner avec son pouvoir de repr&#233;sentation. Avec ses mots, il me parlait photographie en rendant son microcosme visible &#224; mon regard d'&#233;tranger. J'&#233;tais venu dans les plaines du Mississippi &#171; pour voir &#187; ; en suivant Benjy, j'ai aussi appris &#224; voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. -&lt;/strong&gt; Dans un article paru en 1985, vous aviez cette phrase : &#171; c'est elle (la photographie) qui m'oblige a &#234;tre attentif, donc &#224; &#234;tre disponible dans l'espoir peut-&#234;tre de devenir bienveillant &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. Des. -&lt;/strong&gt; C'est vrai que la photographie, par l'attention et la concentration de chaque instant qu'elle demande face au monde visuel, m'a toujours paru &#234;tre une mani&#232;re de rester civilis&#233;. &#192; partir du moment o&#249; l'on emmagasine dans ses boites et dans le d&#233;sordre mais pas au hasard, des visages, des moments, des documents, des maisons, des paysages, des fa&#231;ons de faire, en pr&#233;sence du monde tel qu'il se pr&#233;sente &#224; nous afin de mieux le d&#233;chiffrer, je ne peux pas me d&#233;partir d'une certaine bienveillance pour ce spectacle, m&#234;me s'il est fait de &#171; fureur et de bruit &#187;. La photographie est, peut-&#234;tre, un vecteur naturel de l'altruisme qui lui-m&#234;me est une porte ouverte &#224; la compassion. Elle m'aide certainement &#224; avoir une vision bienveillante de mes contemporains. Avec un appareil en main, j'ai progressivement appris &#224; m'approcher : timidit&#233;, &#233;ducation familiale ax&#233;e sur la r&#233;serve, peur de d&#233;ranger ou de g&#234;ner, peur de regarder les gens en face, peur d'avoir &#224; dire &#171; pourquoi ? &#187;. La photographie ne crie pas : &lt;i&gt;au secours !&lt;/i&gt; Elle crie : &lt;i&gt;&#224; l'aide&lt;/i&gt; ! C'est autrement plus efficace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans la photographie, sa gymnastique &#233;volutive et sa constante prise de recul alors qu'elle &#233;volue dans l'urgence, je serais certainement rentr&#233; dans le rang de ceux qui ne veulent surtout pas &#234;tre dupes et pr&#233;f&#232;rent &#234;tre &lt;i&gt;rebroussi&#233;s&lt;/i&gt;, comme disent les C&#233;venols. &#202;tre bienveillant dans un si&#232;cle qui a battu tous les records de la malfaisance n'est pas h&#233;ro&#239;que mais ce n'est pas non plus &#171; tendance &#187;. Mais attention, bienveillance ne veut pas dire mansu&#233;tude. Elle ne r&#233;duit nullement l'esprit de r&#233;volte au silence et n'octroie pas automatiquement oubli ou indulgence. Quand on regarde avec un &#339;il plus facilement &#233;merveill&#233; que &lt;i&gt;rebroussi&#233;&lt;/i&gt;, on se fa&#231;onne une &#226;me l&#233;g&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il doit bien y avoir l&#224; quelque chose si j'en juge par le nombre de photographes que j'ai c&#244;toy&#233;s et qui ont continu&#233; &#224; &#171; prendre &#187; le monde avec volupt&#233; jusqu'&#224; la fin : Ruth Bernhard, Imogen Cunningham, Lisette Model, Andr&#233; Kertesz, Irving Penn, Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis... tous centenaires ou presque. Je n'oublierai jamais ma visite chez Lisette Model, &#224; New York en 1981. Elle avait d&#233;j&#224; plus de 90 ans et semblait avoir une bienveillance naturelle, pas exempte de remords cependant. Elle s'en voulait tellement de ne pas avoir tout de suite compris ce qui allait arriver &#224; Diane Arbus, son &#233;l&#232;ve, qui &#233;tait pass&#233; la voir, un soir, heureuse et sereine. C'est apr&#232;s qu'on lui a dit qu'un surcro&#238;t d'euphorie peut &#234;tre un signal n&#233;gatif. &#171; Elle semblait si heureuse pour une fois, m'a-t-elle dit , mais j'avais du travail, je l'ai laiss&#233;e repartir, je n'ai pas compris &#187;. Le lendemain, Diane Arbus s'est suicid&#233;e. Comme Van Gogh, gr&#226;ce &#224; son art, elle avait seulement pu en repousser la date.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Francisco Arrabal, que j'avais invit&#233; pour un s&#233;minaire &#224; Ottawa, nous a dit &#224; sa mani&#232;re : &#171; l'image s'impose &#224; nous avec son baroque d&#233;pouill&#233; qui vole dans l'ambigu&#239;t&#233; et s'enferme entre les murs d'un ch&#226;teau int&#233;rieur pour &lt;i&gt;Tentation de Saint Antoine&lt;/i&gt; pr&#233;sid&#233;e par Pinocchio... &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Si, pour inventer des images, on peut faire un pied-de-nez &#224; Pinocchio tout en contemplant les sc&#232;nes des tentations tragi-comiques qui nous entourent, on a une petite chance de r&#233;sister &#224; ses r&#234;ves et de s'y abandonner en m&#234;me temps, sinon - comme le conseillait le Marquis de Sade - &#171; il faut mieux rester dans sa chambre et casser son miroir &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Les photographies d'Alain Desvergnes seront pr&#233;sent&#233;es &#224; l'Artoth&#232;que de Vitr&#233; du 26 mars au 23 mai 2010, au Mus&#233;e de la Roche sur Yon du 23 octobre 2010 au 29 janvier 2011, &#224; la Galerie &#034;l'Imagerie&#034; de Lannion du 5 mars au 16 avril 2011, ainsi qu'&#224; la Galerie &#034;Carr&#233; Amelot&#034;, espace culturel de La Rochelle du 8 octobre au 17 d&#233;cembre 2011.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>C&#233;cile Benoiton</title>
		<link>https://www.artkopel.com/entretiens/cecile-benoiton.html</link>
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		<dc:date>2010-01-29T12:23:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Karen</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Entretien &#8211; Art Vid&#233;o :&lt;/strong&gt; interview de l'artiste C&#233;cile Benoiton, r&#233;alis&#233; en public par Arthur Kopel &#224; l'artoth&#232;que d'Angers le 20 janvier 2010.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.artkopel.com/entretiens/" rel="directory"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L150xH150/cecile-benoiton-art-video-91525.jpg?1766146313' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec l'artiste C&#233;cile Benoiton, r&#233;alis&#233; en public le 20 janvier 2010 par Arthur Kopel &#224; l'artoth&#232;que d'Angers, &#224; l'invitation de sa directrice Jo&#235;lle Lebailly, en exergue de la pr&#233;sentation de quelques une de ses vid&#233;os et de l'acquisition de quatre d'entre elles par l'artoth&#232;que.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;spip_document_260 spip_document spip_documents spip_document_video spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende&#034; data-legende-len=&#034;93&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;div class=&#034;video-intrinsic-wrapper&#034; style='height:0;width:600px;max-width:100%;padding-bottom:80%;position:relative;'&gt; &lt;div class=&#034;video-wrapper&#034; style=&#034;position: absolute;top:0;left:0;width:100%;height:100%;&#034;&gt; &lt;video class=&#034;mejs mejs-260&#034; data-id=&#034;6b7699fbcd1f73fedb9127251b625ef6&#034; data-mejsoptions='{&#034;iconSprite&#034;: &#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/mejs-controls.svg&#034;,&#034;alwaysShowControls&#034;: true,&#034;pluginPath&#034;:&#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/&#034;,&#034;loop&#034;:false,&#034;videoWidth&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;videoHeight&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;duration&#034;:55}' width=&#034;100%&#034; height=&#034;100%&#034; poster=&#034;local/cache-vignettes/L600xH481/cecile-benoiton-obstacle-a-l-horizon-47706.jpg?1766146364&#034; controls=&#034;controls&#034; preload=&#034;none&#034; &gt; &lt;source type=&#034;video/mp4&#034; src=&#034;IMG/mp4/cecile-benoiton-obstacle-a-l-horizon.mp4&#034; /&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L500xH401/cecile-benoiton-obstacle-a-l-horizon-47706-d61c2.jpg?1766191022' width='500' height='401' alt='Impossible de lire la video' /&gt; &lt;/video&gt; &lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Obstacle &#224; l'horizon
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Art vid&#233;o &#169; C&#233;cile Benoiton, 2008&lt;br class='autobr' /&gt;
Collection de l'artoth&#232;que d'Angers
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;
&lt;div class=&#034;base64javascript120368550269f1dd8a47d507.62402317&#034; title=&#034;PHNjcmlwdD4gdmFyIG1lanNwYXRoPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudC1hbmQtcGxheWVyLm1pbi5qcz8xNzcyNzkyMjQwJyxtZWpzY3NzPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudHBsYXllci5taW4uY3NzPzE3NzI3OTIyNDAnOwp2YXIgbWVqc2xvYWRlcjsKKGZ1bmN0aW9uKCl7dmFyIGE9bWVqc2xvYWRlcjsidW5kZWZpbmVkIj09dHlwZW9mIGEmJihtZWpzbG9hZGVyPWE9e2dzOm51bGwscGx1Zzp7fSxjc3M6e30saW5pdDpudWxsLGM6MCxjc3Nsb2FkOm51bGx9KTthLmluaXR8fChhLmNzc2xvYWQ9ZnVuY3Rpb24oYyl7aWYoInVuZGVmaW5lZCI9PXR5cGVvZiBhLmNzc1tjXSl7YS5jc3NbY109ITA7dmFyIGI9ZG9jdW1lbnQuY3JlYXRlRWxlbWVudCgibGluayIpO2IuaHJlZj1jO2IucmVsPSJzdHlsZXNoZWV0IjtiLnR5cGU9InRleHQvY3NzIjtkb2N1bWVudC5nZXRFbGVtZW50c0J5VGFnTmFtZSgiaGVhZCIpWzBdLmFwcGVuZENoaWxkKGIpfX0sYS5pbml0PWZ1bmN0aW9uKCl7ITA9PT1hLmdzJiZmdW5jdGlvbihjKXtqUXVlcnkoImF1ZGlvLm1lanMsdmlkZW8ubWVqcyIpLm5vdCgiLmRvbmUsLm1lanNfX3BsYXllciIpLmVhY2goZnVuY3Rpb24oKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGU9ITAsaDtmb3IoaCBpbiBkLmNzcylhLmNzc2xvYWQoZC5jc3NbaF0pO2Zvcih2YXIgZiBpbiBkLnBsdWdpbnMpInVuZGVmaW5lZCI9PQp0eXBlb2YgYS5wbHVnW2ZdPyhlPSExLGEucGx1Z1tmXT0hMSxqUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KGQucGx1Z2luc1tmXSxmdW5jdGlvbigpe2EucGx1Z1tmXT0hMDtiKCl9KSk6MD09YS5wbHVnW2ZdJiYoZT0hMSk7ZSYmalF1ZXJ5KCIjIitjKS5tZWRpYWVsZW1lbnRwbGF5ZXIoalF1ZXJ5LmV4dGVuZChkLm9wdGlvbnMse3N1Y2Nlc3M6ZnVuY3Rpb24oYSxjKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGI9alF1ZXJ5KGEpLmNsb3Nlc3QoIi5tZWpzX19pbm5lciIpO2EucGF1c2VkPyhiLmFkZENsYXNzKCJwYXVzaW5nIiksc2V0VGltZW91dChmdW5jdGlvbigpe2IuZmlsdGVyKCIucGF1c2luZyIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwbGF5aW5nIikucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNpbmciKS5hZGRDbGFzcygicGF1c2VkIil9LDEwMCkpOmIucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNlZCIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwYXVzaW5nIikuYWRkQ2xhc3MoInBsYXlpbmciKX1iKCk7YS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5IixiLCExKTsKYS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5aW5nIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlZCIsYiwhMSk7Zy5hdHRyKCJhdXRvcGxheSIpJiZhLnBsYXkoKX19KSl9dmFyIGc9alF1ZXJ5KHRoaXMpLmFkZENsYXNzKCJkb25lIiksYzsoYz1nLmF0dHIoImlkIikpfHwoYz0ibWVqcy0iK2cuYXR0cigiZGF0YS1pZCIpKyItIithLmMrKyxnLmF0dHIoImlkIixjKSk7dmFyIGQ9e29wdGlvbnM6e30scGx1Z2luczp7fSxjc3M6W119LGUsaDtmb3IoZSBpbiBkKWlmKGg9Zy5hdHRyKCJkYXRhLW1lanMiK2UpKWRbZV09alF1ZXJ5LnBhcnNlSlNPTihoKTtiKCl9KX0oalF1ZXJ5KX0pO2EuZ3N8fCgidW5kZWZpbmVkIiE9PXR5cGVvZiBtZWpzY3NzJiZhLmNzc2xvYWQobWVqc2NzcyksYS5ncz1qUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KG1lanNwYXRoLGZ1bmN0aW9uKCl7YS5ncz0hMDthLmluaXQoKTtqUXVlcnkoYS5pbml0KTtvbkFqYXhMb2FkKGEuaW5pdCl9KSl9KSgpOzwvc2NyaXB0Pg==&#034;&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Arthur Kopel &#8212;&lt;/strong&gt; Vous avez dit un jour que vous pr&#233;f&#233;riez qu'on vous raconte une vid&#233;o plut&#244;t que de la regarder... Pourriez-vous nous expliquer ce paradoxe ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C&#233;cile Benoiton &#8212;&lt;/strong&gt; J'ai dit cela en r&#233;fl&#233;chissant &#224; la fa&#231;on dont s'initialise mon processus de cr&#233;ation. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un jour une personne m'a racont&#233; une vid&#233;o que je n'avais pas pu voir. Les mots plut&#244;t que les images, le r&#233;cit dit, ont &#233;t&#233; imm&#233;diatement sources d'images et d'actions &#224; filmer. Les mots &#233;largissaient le champ d'exploration, de possibles, de pistes de r&#233;alisation. Je suis peut-&#234;tre trop fascin&#233;e par les images. Je d&#233;marre le plus souvent &#224; partir d'un mot, d'une sensation. Il me faut &#234;tre &#171; aveugle &#187; &#224; toute image vue. Je suis tr&#232;s int&#233;ress&#233;e par les vid&#233;os d'autres artistes, mais il m'est difficile de r&#233;investir leurs images.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans votre travail, vous explorez le &#034;territoire du quotidien&#034; ainsi que vous le dites. Pourquoi cet attrait vers les &lt;i&gt;petites choses&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. B. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est moins compliqu&#233;. Si je partais de terrains beaucoup plus &lt;br class='autobr' /&gt;
complexes, de choses tr&#232;s sp&#233;cifiques, cela ne parlerait pas forc&#233;ment &#224; tout le monde, contrairement aux petites choses qui font partie, justement, d'un terrain familier, commun, banal. Apr&#232;s, &#231;a d&#233;rive, &#231;a d&#233;borde. Cela me permet d'arriver &#224; cela : cr&#233;er des accidents, des ruptures. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une sc&#232;ne dans la rue, j'y ai pens&#233;. J'observe souvent ce qui se passe autour de moi, et parfois, par miracle, on assiste &#224; des surprises. C'est soudain. Mais du coup trop instantan&#233;, trop direct. J'ai besoin de me r&#233;approprier les choses, qu'elle soient manipulables. Il me semble que si je partais d'une sc&#232;ne ext&#233;rieure qui comporterait d&#233;j&#224; des &#233;l&#233;ments surprenants, je ne ferais que de la restitution ou du trucage, &#231;a ne m'int&#233;resse pas. C'est la transformation possible de sens, de mati&#232;re, qui me capte. Les objets simples n'ont pas d'histoire : les faire sortir de l'anonymat d'un &#233;vier par exemple pour les mettre en sc&#232;ne dans un autre contexte est plus attrayant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Mis &#224; part &lt;i&gt;Flamenco&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;D&#233;ferlante&lt;/i&gt;, toutes vos &#339;uvres n'ont pas de bande son... &#192; part &lt;i&gt;Beurre&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Cocotte&lt;/i&gt; toutes vos &#339;uvres n'ont pas de couleur... et toutes sont confin&#233;es dans des dur&#233;es tr&#232;s br&#232;ves. A quoi cela tient-il ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. B. &#8212;&lt;/strong&gt; D'une exigence d'&#233;quilibre. Cela tient au fait que quand je travaille, je fonctionne par immersion. J'ai &#224; disposition un patchwork de choses qui se superposent... J'&#233;limine tout ce que je peux afin de trouver ce qui reste de dense et d'intense dans peu de chose. C'est pour cela que j'utilise le noir et blanc. La couleur peut perturber la lisibilit&#233; de l'image. Pour le son, c'est la m&#234;me chose. Quand je regarde un film, je trouve souvent compliqu&#233; d'&#234;tre &#224; 100 % dans l'image, &#224; 100 % dans l'&#233;coute, et &#224; 100% dans la lecture des sous-titres ou des textes quand il y en a. Le fait de fragmenter me permet d'aller au plus pr&#232;s de ce que je cherche, sans savoir quoi parfois. En ce qui concerne la dur&#233;e, c'est &#224; chaque fois un temps qui n'est pas identique, c'est un temps que je pense intuitivement suffisant pour que ce soit int&#233;ressant, pour que &#231;a ne bascule pas dans l'ennui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous utilisez des moyens modernes et vous pr&#233;sentez des s&#233;quences qui rappellent &#233;trangement les d&#233;but du cin&#233;ma, &#224; l'&#233;poque o&#249; il n'y avait pas encore la couleur, pas encore le son, et court parce que les films &#233;taient ainsi, comme les premiers films des Fr&#232;res Lumi&#232;re...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. B. &#8212;&lt;/strong&gt; Comme Georges M&#233;li&#232;s aussi. Je me sens proche de cela. Je suis captiv&#233;e par les films de Charles Chaplin et Buster Keaton... Et si je travaille ainsi, ce n'est pas par nostalgie, c'est parce qu'il y a l&#224; quelque chose d'authentique, de dr&#244;le, d'absurde quelquefois, qui &#233;merge par des moyens modestes. Cela va &#224; l'encontre de la sophistication mais cela a plus d'effet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous utilisez souvent des aliments de base, le lait, la farine... dans un temps tr&#232;s court, avec des gestes qui leur font violence...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. B. &#8212;&lt;/strong&gt; Le lait et la farine sont des mati&#232;res premi&#232;res transformables et de surcro&#238;t, blanches. Cela met en exergue les noirs. C'est une histoire de contraste entre l'avant, l'apr&#232;s. Il est question de temps, le temps de l'&#233;volution et de la r&#233;volution. Le temps tr&#232;s court rassemble et accentue la tension et la densit&#233;. Quant &#224; la violence, je la revendique, mais il ne s'agit pas d'une violence agressive, c'est une violence qui vient perturber l'image... Une explosion contenue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; &lt;i&gt;Obstacle &#224; l'horizon&lt;/i&gt; m'est une &#233;nigme : le tour de cou, qui n'en est pas un, me permet de rentrer dans cette sc&#232;ne en me faisant penser &#224; l'&lt;i&gt;Olympia&lt;/i&gt; de Manet... Mais cet horizon vous le tracez en arri&#232;re de vous ! Alors que chacun tente de le mettre en face de lui, vous le griffez derri&#232;re, et il vous &lt;i&gt;tranche le cou&lt;/i&gt;. Et l&#224; o&#249; pour moi c'est terrible, vous dites avec force qu'une femme est un obstacle &#224; l'horizon...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. B. &#8212;&lt;/strong&gt; Il aurait pu y avoir un homme, &#224; la place...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.K. -&lt;/strong&gt; Oui mais, en l'occurrence, c'est bien une femme, c'est vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. B. &#8212;&lt;/strong&gt; Chacun a son niveau de lecture, voit ce qu'il a envie de voir... Il y avait quelque chose d'assez violent quand j'ai r&#233;alis&#233; cette vid&#233;o. Je ne l'ai pas pr&#233;m&#233;dit&#233;e. Elle s'est faite de mani&#232;re intuitive, &#224; la suite d'autres vid&#233;os. Je n'ai pas r&#233;fl&#233;chi. Ce qui me traversait &#233;tait une certaine id&#233;e de la violence, et l'affirmation d'une posture d&#233;termin&#233;e. Passer sur mon cou, en dessinant une ligne qui ne soit pas uniquement li&#233;e &#224; l'espace de mon corps, mais s'&#233;tende au-del&#224;. Cela soul&#232;ve la question de la perception du corps dans l'espace r&#233;el et dessin&#233;. Qui, ou quoi, est o&#249; ? Je viens d&#233;ranger physiquement cette ligne ou bien le contraire. Je ne pense pas que mon propos soit qu'une femme puisse &#234;tre un obstacle &#224; l'horizon... C'est trop litt&#233;ral. Je tourne mes s&#233;quences et parfois des choses m'&#233;chappent. Plusieurs strates se r&#233;v&#232;lent par la juxtaposition du dessin, d'un espace qui n'est pas celui du dessin, et du corps qui ne devrait pas &#234;tre sur ce dessin. C'est un probl&#232;me de point de vue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans &lt;i&gt;Le Chercheur d'or&lt;/i&gt;, vous &#234;tes partie de Le Cl&#233;zio, et d'une phrase imag&#233;e : &#034;s'en mettre plein les poches&#034;... La r&#233;ussite visuelle est certaine, mais c'est une &#233;nigme quand &#224; l'interpr&#233;tation. Je pense &#224; &lt;i&gt;L'Origine de la voie lact&#233;e&lt;/i&gt; du Tintoret, mais je n'arrive pas &#224; penser cette sc&#232;ne, juste &#224; la voir et &#224; la revoir, comme lorsque l'on est fascin&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. B. &#8212;&lt;/strong&gt; Le livre de Le Cl&#233;zio m'a fourni la sensation ; la phrase &#171; s'en mettre plein les poches &#187;, l'image &#224; construire. Les lapsus, les quiproquos, les non-dits, les silences m'apparaissent comme des tr&#233;sors. Ils r&#233;v&#232;lent sans en avoir l'air. C'est ce qui se passe dans cette vid&#233;o. Comme le r&#233;v&#233;lateur en photographie ou en radiographie. Il y a &#233;galement l'oscillation entre apparition et disparition. Et la question de ce qui est vain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans &lt;i&gt;Espace d&#233;gag&#233;&lt;/i&gt; il semble que le battement du temps d&#233;poussi&#232;re le regard...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. B. &#8212;&lt;/strong&gt; Le temps est tr&#232;s pr&#233;sent dans mon travail, et dans cette vid&#233;o &lt;br class='autobr' /&gt;
notamment parce qu'il est &#233;tir&#233;, en m&#234;me temps qu'il fait du sur place. Ce temps me permet de d&#233;gager un espace. En cadrant serr&#233;, j'extrais de mani&#232;re pr&#233;cise un fragment d'un flux de gestes et d'actions. C'est presque chirurgical. Le fait de mettre ce geste simple en &#233;vidence, &#233;tire et passe &#224; la loupe ce qui passerait inaper&#231;u. Je reste ainsi dans la densit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans &lt;i&gt;Beurre&lt;/i&gt; vous transformez une mati&#232;re alimentaire en mati&#232;re picturale, en touche de peinture sur une improbable toile (vue par la tranche) que serait une tartine...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. B. &#8212;&lt;/strong&gt; Cela m'a &#233;chapp&#233;. Au d&#233;part, mon id&#233;e &#233;tait de filmer une action absurde, un d&#233;bordement. L'aspect pictural, je ne l'ai remarqu&#233; qu'&#224; la fin. Je ne savais pas ce qui allait advenir contrairement &#224; certaines vid&#233;os o&#249; je sais tr&#232;s bien comment cela va se passer, du d&#233;but &#224; la fin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; L'univers de vos oeuvres est plut&#244;t f&#233;minin. Cet univers, vous vous acharnez &#224; le railler, le d&#233;truire... L'acm&#233; en est &lt;i&gt;Pise&lt;/i&gt; o&#249;, au del&#224; du superbe &#233;croulement, c'est la f&#233;minit&#233; qui tombe. On pourrait parler de &lt;i&gt;Cocotte&lt;/i&gt;... et tant d'autres. Il est chez vous comme une rage bien dissimul&#233;e o&#249;, avec un regard ac&#233;r&#233;, vous d&#233;truisez par l'image, l'image de la femme, telle que les hommes - mais aussi les femmes - ont cr&#233;&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. B. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est juste... Ceci dit, il est vrai que c'est f&#233;minin, parce que je suis une femme. Mais je ne me pose pas la question de savoir si la f&#233;minit&#233; a un int&#233;r&#234;t. Je ne suis pas dans un propos de d&#233;nonciation, et je ne revendique pas une posture f&#233;ministe. Je vois bien que j'utilise des objets f&#233;minins. Cela me perturbe parce que je ne voudrais pas rester trop ancr&#233;e dans cet univers. Mon objectif est d'&#233;voquer l'humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Il y a une vid&#233;o o&#249; vous nettoyez une feuille de magazine, qui repr&#233;sente une belle femme, jusqu'&#224; la d&#233;sagr&#233;gation. Sans en avoir l'air vous faites quand m&#234;me le proc&#232;s de l'image de la femme...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. B. &#8212;&lt;/strong&gt; Sans doute ai-je cette volont&#233; de lutter contre certaines caricatures... mais ce n'est pas la seule. En ce qui concerne cette vid&#233;o pr&#233;cis&#233;ment, ce qui m'a d'abord &#171; appel&#233; &#187; c'&#233;tait la surface lisse du papier, la texture, la perfection de la mati&#232;re et de l'image et en m&#234;me temps une certaine sobri&#233;t&#233;. Dans une volont&#233; de transformation, de transfiguration, de recherche, j'ai gratt&#233; la surface en me focalisant sur l'id&#233;e saugrenue de nettoyer une feuille de papier comme action d&#233;cal&#233;e. Puis la deuxi&#232;me image apr&#232;s nettoyage est apparue. L'id&#233;e n'&#233;tait pas de d&#233;truire ou d'abimer mais de transformer pour mettre &#224; nu la partie immerg&#233;e de l'iceberg.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Cet entretien avec la vid&#233;aste C&#233;cile Benoiton, a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; en public le 20 janvier 2010 par Arthur Kopel &#224; l'artoth&#232;que d'Angers, &#224; l'invitation de sa directrice Jo&#235;lle Lebailly, en exergue de la pr&#233;sentation de quelques une de ses vid&#233;os et de l'acquisition de quatre d'entre elles par l'artoth&#232;que.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Denis Dailleux</title>
		<link>https://www.artkopel.com/entretiens/denis-dailleux.html</link>
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		<dc:date>2009-12-05T15:15:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		



		<description>&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Art &#8211; Photographie &lt;/strong&gt; : Entretien avec le photographe Denis Dailleux par Arthur Kopel, novembre 2009.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.artkopel.com/entretiens/" rel="directory"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L150xH150/denis-dailleux-photographie-740eb.jpg?1766146313' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec le photographe Denis Dailleux, r&#233;alis&#233; par Arthur Kopel le 26 novembre 2009.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Arthur Kopel &#8212;&lt;/strong&gt; Avant que nous ne parlions de vos photographies, pourriez-vous &#233;voquer votre rapport &#224; un quartier du Caire, la Gamaleyya ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Denis Dailleux &#8212;&lt;/strong&gt; J'ai d&#233;couvert la Gamaleyya parce que c'est le quartier qui est pr&#232;s du souk. Il s'av&#232;re que c'est le quartier de Naguib Mahfouz, il est n&#233; l&#224;. Les premi&#232;res fois que je suis venu dans cette ville, j'ai tr&#232;s peu vu la partie populaire du Caire, parce que mon ami ne m'a emmen&#233; que dans les quartiers riches. Quand je suis all&#233; acheter des cadeaux au souk, j'ai eu envie d'aller plus loin et c'est ainsi que j'ai trouv&#233; la Gamaleyya.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_103 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;38&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L400xH600/dailleux-f606b.jpg?1766146339' width='400' height='600' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Denis Dailleux
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;&#169; Arthur Kopel, 2009.
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous auriez pu d&#233;couvrir d'autres quartiers...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; J'ai eu ce d&#233;sir de le d&#233;couvrir parce que j'ai senti qu'il y avait une vie forte. Il y a un m&#233;lange historique, &#224; savoir les mosqu&#233;es, les palais et ce lieu qui a &#233;t&#233; un lieu de splendeur, qui est toujours un lieu de splendeur, mais habit&#233; par les gens du peuple... Je m'imagine ce lieu qui a d&#251; &#234;tre sublime, habit&#233; par les nantis, alors que maintenant c'est le contraire, les nantis sont &#224; l'ext&#233;rieur de la ville et c'est le peuple, les pauvres, qui sont dans la ville. C'est g&#233;nial ! Maintenant c'est en train de changer malheureusement, mais quand je suis arriv&#233;, c'&#233;tait &lt;i&gt;dans son jus&lt;/i&gt;, &#224; savoir des ateliers, ou encore des hammams sublimes... La culture change, les hammams sont transform&#233;s en ateliers, mais en m&#234;me temps c'est magique, compl&#232;tement r&#233;-appropri&#233; par les gens. Mes images sont n&#233;es de l&#224;, de la beaut&#233; des lieux et de la proximit&#233; avec les gens du peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous auriez pu d&#233;couvrir la m&#234;me chose, m&#234;me si le quartier est un peu diff&#233;rent, aux abords de la mosqu&#233;e Ibn Touloun...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; J'y vais, j'adore, mais c'est moins dense, je ne sais pas pourquoi. Il y a une humanit&#233; dans la Gamaleyya qui est exceptionnelle. Un roman de Gamal Ghitany parle de cela, &#224; savoir que si l'on d&#233;m&#233;nage dans la rue d'&#224; c&#244;t&#233;, c'est un drame : la rue d'&#224; cot&#233; est un autre monde. Ils sont fiers d'&#234;tre de l&#224;. Il est vrai que Naguib Mahfouz est n&#233; ici... Il raconte son enfance dans ce quartier unique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Oum Kalsoum aussi y est venue, dans le caf&#233; Fishawy...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; Je ne savais pas, je sais qu'elle prot&#233;geait beaucoup sa vie... Ici, il y a quelque chose d'extraordinaire. J'ai d&#233;cid&#233; &#8212; j'ai mis longtemps, parce qu'au d&#233;part je vivais chez mon ami, dans une famille bourgeoise &#8212; de m'installer dans un h&#244;tel, l&#224;. Ce fut l'h&#244;tel Al-Hussein, sur la place, non loin du Fishawy. C'est mon h&#244;tel, tout le monde me conna&#238;t ici. Maintenant je passe les saluer. J'y ai dormi pendant presque dix ans, j'&#233;tais proche de mon lieu de travail. C'est un peu bruyant mais extraordinaire. En &#233;t&#233; c'est presqu'insupportable parce qu'on ne peut pas dormir, mais c'est moins anim&#233; en hiver... J'ai aim&#233; &#234;tre l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Cette ville a port&#233; des &#233;crivains dont les mots r&#233;sonnent dans vos images : Naguib Mahfouz, Albert Cossery, Alaa Al-Aswany... Vous en avez peut-&#234;tre rencontr&#233;s quelques-uns ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; J'ai rencontr&#233; Naguib Mahfouz, Gamal Ghitany et puis Alaa Al-Aswany. Naguib Mahfouz &#233;tait tr&#232;s vieux, j'aurais aim&#233; r&#233;aliser quelque chose avec lui, mais ce n'&#233;tait plus possible. Gamal Ghitany par contre a &#233;crit la pr&#233;face de mon livre &lt;i&gt;Le Caire&lt;/i&gt;. Alaa Al-Aswany devait &#233;crire pour moi la pr&#233;face de &lt;i&gt;Fils de roi&lt;/i&gt;, il a mis six mois pour me dire non. C'est mon dentiste pourtant ! Il dit beaucoup de bien de mon travail, et aussi du mal. Je n'arrive pas &#224; conna&#238;tre le fond de sa pens&#233;e. Il m'attaque sur l'orientalisme. Ce n'est pas tr&#232;s bien fond&#233;. J'aimerais en savoir plus... Il n'habite pas la Gamaleyya, il habite &#224; l'ext&#233;rieur, &#224; Garden City.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;crivain le plus proche de mon travail c'est Albert Cossery, parce qu'il parle de cette insolence des gens du peuple. Le livre &lt;i&gt;Mendiants et orgueilleux&lt;/i&gt;, c'est ce que je photographie, il y a beaucoup de correspondances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Lorsque je regarde avec attention vos livres &lt;i&gt;Le Caire&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Fils de roi&lt;/i&gt;, je remarque que les personnes photographi&#233;es sont droites, hi&#233;ratiques, jamais accabl&#233;es. Quel contraste entre le fardeau que la vie leur fait porter et la mani&#232;re dont ils semblent l'affronter...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; J'ai deux temps. Je fais parfois des photographies spontan&#233;es, de mani&#232;re assez rapide. L&#224; il n'y a aucune mise en sc&#232;ne. Parfois je m'impr&#232;gne du lieu, je suis tr&#232;s calme, je d&#233;cide de tout. &#192; ce moment, il y a mise en sc&#232;ne, et dans celles-ci &#8212; je crois savoir d'o&#249; cela vient &#8212; je place les gens au centre, ils sont effectivement souvent hi&#233;ratiques. Ce qui est &#233;tonnant c'est que les images qui ne sont pas mises en sc&#232;ne parlent quand m&#234;me de la m&#234;me chose : je suis debout et j'affronte ! C'est tr&#232;s li&#233; &#224; mon enfance. Je viens d'un milieu modeste, d'une famille de m&#233;tayers, et j'ai &#233;t&#233; marqu&#233;, enfant, par mes grands parents, mes grands-oncles, mes grand-tantes, qui &#233;taient pauvres, pourtant, enfant, je ne les pensais pas comme &#231;a. Gamin, dans ma famille, jamais je n'ai pens&#233; une seule fois qu'ils &#233;taient pauvres ! J'&#233;tais quand m&#234;me conscient du niveau de leur couche sociale, parce qu'ils n'&#233;taient pas propri&#233;taires, je sentais un poids sur eux. Mais ils &#233;taient tous extr&#234;mement dignes. J'&#233;tais tr&#232;s impressionn&#233; par &#231;a, assez fier. Je les trouvais tr&#232;s beaux... J'allais &#224; la messe avec ma grand-m&#232;re, et quand l'office se terminait &#8212; ma grand-m&#232;re &#233;tait domestique au ch&#226;teau, elle avait beaucoup d'allure &#8212; nous allions saluer les nobles et les notables. C'&#233;tait &#233;tonnant, d'une autre &#233;poque, j'allais saluer, avec ma grand-m&#232;re, madame de Rocourt, madame de Bourmont, madame Mabil, Madame Deslauriers... nous les saluions : ma grand-m&#232;re disait : &#171; Bonjour madame de Rocourt &#187;, et on lui r&#233;pondait toujours : &#171; Bonjour Agathe ! &#187; Je savais alors o&#249; &#233;tait ma place. Il y a le conditionnement : on ne sait pas de quel bord on na&#238;t, je pense toujours &#224; cela. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quand je suis dans les quartiers populaires je ne me sens pas d&#233;plac&#233;, j'ai une capacit&#233; &#224; &#234;tre tr&#232;s vite &#224; l'aise, et c'est comme cela que je regardais &#233;ternellement mes grands-oncles et mes grand-tantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est ce qui explique votre int&#233;r&#234;t pour les gens du peuple ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; Oui, pourtant je n'ai jamais travaill&#233; avec une ONG, je pourrais le faire, mais je suis tr&#232;s g&#234;n&#233; par rapport &#224; cela. Je n'ai jamais cherch&#233; &#224; montrer la mis&#232;re, je ne me suis pas pos&#233; cette question. Il m'est venu de mani&#232;re &#233;vidente que j'allais montrer les gens dans toute leur noblesse.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est tr&#232;s fort parce que mon ami &#201;gyptien est d'origine tr&#232;s riche. Ces images sont n&#233;es d'un &lt;i&gt;duel&lt;/i&gt; entre nous, c'est-&#224;-dire que lui ne comprenait pas que j'aille l&#224;, dans ce quartier populaire o&#249; je l'ai convaincu de venir. En fin de compte, il a ador&#233; &#231;a. Les images parlent beaucoup de cette histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Ce sont vos images qui l'ont convaincu ou bien le fait d'y &#234;tre all&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est le fait d'y &#234;tre all&#233;, mais il a cru en mes images. Je travaillais et il m'aidait. Parfois il me disait : &#171; je suis jaloux d'eux, parce qu'ils ont plus de libert&#233;, plus d'insolence que nous &#187;. Je suis tomb&#233; amoureux du Caire, des &#233;gyptiens, je n'avais surtout pas envie de les montrer dans la mis&#232;re. Quand je fais une mise en sc&#232;ne, je ne veux pas qu'une poubelle apparaisse dans le champ. On peut m'accuser d'orientalisme, mais j'ai le d&#233;sir de faire des images qui me font, moi d'abord, r&#234;ver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Lorsqu'on scrute bien les images, au-del&#224; de la posture, on ressent presque physiquement la solitude des &#234;tres. Cette solitude est-elle la leur ou la v&#244;tre que vous transmettez aux images ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; Pour &#234;tre vraiment honn&#234;te, c'est plus la mienne que la leur... Je suis assez insistant. M&#234;me sans parler, chaque photographe a son moyen d'obtenir des choses. J'ai le mien. J'attends le moment o&#249; les gens l&#226;chent tout. &#192; ce moment je reconnais que j'y mets beaucoup de moi. Il y a cette chose qui est connue dans le portrait qui se trouve &#234;tre quand m&#234;me d'un &#233;ternel auto-portrait. Moi, j'aime bien l'instant o&#249; il y a une faille. Quand je fais une image, il y a des moments o&#249; je suis uniquement dans les yeux de l'autre, le reste ne compte pas. Je ne l&#226;che pas l'autre... J'appuie quand je sens qu'il va m'oublier. C'est cette image l&#224; que je garde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; La faille que vous cherchez, c'est la v&#244;tre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; Oui, je mets la mienne en sc&#232;ne. C'est &#233;vident n'est-ce pas ? J'ai une grande part de m&#233;lancolie, plus justement, une part de nostalgie, qui vient de cette enfance r&#234;v&#233;e avec ces gens, avec ma grand-m&#232;re. Mes origines sociales font que quand m&#234;me je me sentais fier, enfant, de ma famille, mais je ressentais un poids. Peut-&#234;tre sentais-je ce que ces gens avaient subi depuis trop longtemps. Il y avait une m&#233;lancolie chez tous, qui &#233;tait aussi due &#224; leur position de servitude. Chacun a son histoire. Je sais que j'ai une nostalgie et le mieux que j'aie &#224; faire est de la combattre en &#233;tant pr&#233;sent. Il n'y a rien qui ne me met plus dans le pr&#233;sent que faire une image. La photographie je m'en fiche un peu parfois, c'est le moment o&#249; je d&#233;clenche qui est magique, ce qui se produit l&#224; me d&#233;passe un peu. Voil&#224;, j'y mets pas mal de moi, parce que c'est comme &#231;a qu'on fait une bonne image.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est le moment o&#249; vous la faites, ce n'est pas le moment o&#249; vous la d&#233;couvrez pour la premi&#232;re fois ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est le moment o&#249; je la fais qui m'excite le plus. Apr&#232;s, celle que je choisis est celle o&#249; je me retrouve le plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Dans vos livres, il semble que vous travailliez beaucoup la nuit, ou au petit matin. C'est votre mani&#232;re d'aborder la vie et cette ville ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est vrai qu'il y a eu une p&#233;riode o&#249; j'ai &#233;t&#233; fascin&#233; par la nuit, mais c'&#233;tait plus un refuge qu'autre chose. Au Caire, c'est diff&#233;rent, il y a une telle pulsion de vie la nuit. Cela est d&#251; tout simplement &#224; la g&#233;ographie et &#224; la chaleur. Les &#233;gyptiens aiment vivre la nuit, Je suis fascin&#233; par le temps qui ne s'arr&#234;te jamais dans cette ville.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_104 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;53&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L400xH400/dailleux2-94ea8.jpg?1766146337' width='400' height='400' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;James Town, Ghana
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photographie&#169;Denis Dailleux, 2009
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Ces portraits, ces mises en sc&#232;ne... que cherchez-vous &#224; faire sortir de ces visages ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; Qu'est-ce que je veux leur faire dire ? Peut-&#234;tre : &#171; Regarde-moi, je suis l&#224;, je suis vivant, je suis digne et beau ! &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous parlez de vous ou vous parlez d'eux ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est parfois la m&#234;me chose. Je fais une grosse s&#233;lection dans mes photos. Je choisis, je mets en sc&#232;ne, parfois je suis m&#233;content de moi, alors je reviens mettre en sc&#232;ne une seconde fois. &#199;a d&#233;concerte un peu tout le monde mais j'ai une grande facilit&#233; &#224; aborder les gens, instantan&#233;ment. J'ai un peu de culot par rapport &#224; &#231;a. En France, je suis quelqu'un de timide et le fait d'&#234;tre dans une autre culture d&#233;sinhibe, il donne des ailes, je n'ai plus le regard social des autres. Je vais sans le savoir enfreindre des codes mais je serai pardonn&#233; parce que je suis &#233;tranger. On m'accepte plus facilement que si j'&#233;tais &#201;gyptien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Ce qui vous permet d'entrer dans un atelier de but en blanc ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; Un &#201;gyptien me dirait : &#171; Non, &#231;a ne se fait pas ! &#187;, mais il n'y a pas de probl&#232;me... Quand les gens me disent de partir, je pars, tout simplement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Faire de la photographie a &#233;t&#233; pour moi une n&#233;cessit&#233;. Il y a quelque chose d'essentiel pour moi &#224; faire des images. Je sais tellement &#224; quel point il est dur de sortir une image que je suis pugnace. &#199;a ne vient pas comme &#231;a, il y a une alchimie &#224; mettre en place, qui n'est pas &#233;vidente, m&#234;me si parfois c'est donn&#233;. En fait, je pense que je mets tout en place pour que ce soit donn&#233;. Mes images parlent de cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; On vous reproche parfois, &#231;a et l&#224;, une image trop belle, n&#233;o-colonialiste, orientaliste... Pourriez-vous expliquer cela et r&#233;pondre &#224; ces assertions ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; Je ne sais pas, j'ai beaucoup de mal avec &#231;a. Que puis-je r&#233;pondre ? Je ne me fais pas d'illusions, je serai toujours un occidental qui regarde les orientaux, c'est une &#233;vidence. Pourtant, je fais attention. C'est peut-&#234;tre le fait que je mette en sc&#232;ne et que j'aie un souci esth&#233;tique tr&#232;s fort dans mes images qui fait que &#231;a vient un peu des tableaux... Je rends la mis&#232;re belle et &#231;a &lt;i&gt;emmerde&lt;/i&gt; les gens. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas &#234;tre pauvre et beau dans le m&#234;me temps...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Albert Cossery a fait la m&#234;me chose en litt&#233;rature et personne ne lui en a fait le reproche...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; Oui, je ne comprends pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Vous avez &#233;voqu&#233; votre grand-m&#232;re au sujet de votre attrait et votre regard sur les petites gens, vous avez &#233;galement r&#233;alis&#233; des portraits ahurissants de votre tante Juliette, pourriez-vous parler de ces femmes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; J'ai &#233;t&#233; &#233;lev&#233; dans une maison tr&#232;s modeste, avec mes grands-parents, mes parents et ma s&#339;ur, dans la m&#234;me maison. C'&#233;tait tellement petit que ma s&#339;ur vivait avec mes parents et moi avec mes grands-parents. Le lien avec ma grand-m&#232;re &#233;tait tr&#232;s fort. Quand j'ai commenc&#233; &#224; faire des images, il me semblait &#233;vident que c'&#233;tait ma grand-m&#232;re que je devais photographier. Il s'av&#232;re que, lorsque j'ai commenc&#233;, ces liens &#233;taient trop forts entre nous. D&#232;s les premi&#232;res photos que j'ai faites d'elle, il y avait quelque chose de l'ordre du combat. Elle voulait avoir un ascendant sur moi, elle me commandait... &#199;a ne pouvait pas marcher ainsi, c'&#233;tait l'enfer, parce qu'elle me disait ce que je devais faire. Je savais qu'en faisant des portraits, il fallait que la personne se l&#226;che. &#192; ce moment je donne et l'autre donne &#233;galement, je donne l'attention que j'ai pour l'autre, parce que c'est lui que j'ai choisi, et l'autre va vers moi : il y a une rencontre. S'il y a trop de r&#233;sistance entre les deux &#234;tres, il n'y a pas d'image. J'ai not&#233; cela &#224; chaque fois que j'ai fait des photographies. J'ai donc &lt;i&gt;laiss&#233; tomber&lt;/i&gt; ma grand-m&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai d&#233;couvert ma grand-tante par hasard, je ne l'avais pas vue depuis quinze ans. Quand j'ai commenc&#233; mon travail avec elle, j'ai un peu transpos&#233; ce que je voulais faire avec ma grand-m&#232;re. Du coup, ma grand-m&#232;re et ma m&#232;re sont devenues jalouses d'elle. Ces deux femmes &#233;taient dignes et insolentes. Je me souviens du dimanche matin &#8212; ce monde l&#224; est un peu fini en Anjou &#8212; ma grand-m&#232;re se pr&#233;parait pour aller &#224; la messe. Elle n'y allait pas en paysanne, elle y allait en bourgeoise. C'&#233;tait un rituel auquel j'avais droit chaque semaine. J'&#233;tais charg&#233; de lui dire si &#231;a allait ou pas, je contr&#244;lais un peu sa tenue vestimentaire, c'&#233;tait une petite s&#233;ance de mode. &#199;a m'a plu en fait, j'ai ador&#233; cela. Mon travail parle de mes origines. Il y avait cette bouteille d'eau de Cologne, &#224; la lavande, pos&#233;e l&#224;, et les &#233;pingles &#224; cheveux, le chapeau... Je voyais ma grand-m&#232;re comme une reine. Tout cela se passait dans une cuisine o&#249; il n'y avait pas d'eau courante. Il n'y avait ni toilettes ni douche non plus... Alors je sais de quoi je parle. C'est pour cela que j'ai la capacit&#233; &#224; m'identifier aux gens du peuple. J'ai &#233;t&#233; heureux, enfant. Je ne me sentais pas pauvre... Comme si le bonheur n'&#233;tait que chez les riches !&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_105 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;57&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L400xH400/dailleux3-8e732.jpg?1766146337' width='400' height='400' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;P&#234;cheurs &#224; James Town
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photographie&#169;Denis Dailleux, 2009
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Maintenant, vous travaillez au Ghana, sur les traces de Paul Strand dites-vous. Qu'y a-t-il au Ghana qui ne soit pas ailleurs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; Je suis en train de le d&#233;couvrir. Je commence &#224; travailler avec les p&#234;cheurs. La culture &#233;gyptienne est tr&#232;s croyante et tr&#232;s religieuse, et ici j'arrive dans un endroit o&#249; la culture, la religion, est moins pr&#233;sente, et o&#249; elle est plus chr&#233;tienne que musulmane. C'est un choc pour moi. Ces p&#234;cheurs n'ont pas le m&#234;me rapport au corps qui est tr&#232;s pr&#233;sent dans mon travail. En &#201;gypte, c'est un corps pudique, tandis qu'au Ghana le corps est d&#233;couvert... Les deux soci&#233;t&#233;s me fascinent, je passe d'un extr&#234;me &#224; l'autre. J'avais le d&#233;sir de commencer quelque chose ailleurs, de diff&#233;rent, un autre rapport aux gens.... &#234;tre perdu, recommencer, &#234;tre surpris &#224; nouveau. Parfois, en &#201;gypte, j'ai peur d'avoir tout dit. Quand j'ai vu le livre de Paul Strand, &lt;i&gt;Ghana&lt;/i&gt;, il y a quinze ans, je me suis dit que j'irai un jour, sans savoir que ce serait par hasard... J'ai bien-s&#251;r regard&#233; de nouveau ce livre avant de partir. Au d&#233;part, j'avais un peu peur. J'ai abord&#233; l'&#201;gypte avec Sh&#233;rif, qui &#233;tait toujours &#224; mes c&#244;t&#233;s ; au Ghana, j'ai eu des moments de doute, un instant j'ai cru que j'allais partir, et c'est &#224; ce moment que j'ai rencontr&#233; deux ghan&#233;ens qui m'ont ouvert les portes. Le premier c'est Kojo, qui est devenu mon ami et Joseph avec qui je travaille &#233;galement. Ma d&#233;couverte du Ghana est li&#233;e &#224; l'amiti&#233; que j'ai d&#233;velopp&#233;e avec ces deux personnes, qui sont mes assistants, et surtout mes amis. J'ai besoin de ces liens, je me sens rassur&#233;, et eux sont l&#224; pour me s&#233;curiser. Sans eux, je ne peux pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Pour revenir &#224; l'&#201;gypte, la ville d'Alexandrie ne vous a pas attir&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. D. &#8212;&lt;/strong&gt; J'y ai fait beaucoup moins d'images. La plupart des occidentaux en deviennent amoureux. Moi, non. Il y a les vestiges d'un pass&#233; glorieux qui est encore l&#224;. Le Caire, c'est l'Orient alors qu'&#224; Alexandrie on est dans la m&#233;diterran&#233;e, dans un autre temps. Je pr&#233;f&#232;re le temps du Caire. Ce ne sont pas les m&#234;mes gens, les Alexandrins sont peut-&#234;tre plus gentils, mais un peu moins &lt;i&gt;dingues&lt;/i&gt;. J'aime bien le grain de folie des Cairotes, un vrai grain de folie !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Denis Dailleux est repr&#233;sent&#233; &#224; Paris par l'agence Vu et la galerie Camera Obscura, ainsi qu'&#224; Marrakech par la galerie 127.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Visitez &#233;galement le site officiel de l'artiste : &lt;br /&gt; &lt;a href=&#034;http://www.denisdailleux.com/&#034; style=&#034;color: #AE0D28&#034; target=&#034;_blank&#034;&gt;www.denisdailleux.com&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Khaled Al-Khamissi</title>
		<link>https://www.artkopel.com/entretiens/khaled-al-khamissi.html</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.artkopel.com/entretiens/khaled-al-khamissi.html</guid>
		<dc:date>2009-09-29T13:50:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		



		<description>&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Art &#8211; Litt&#233;rature :&lt;/strong&gt; Entretien avec l'&#233;crivain &#233;gyptien Khaled Al-Khamissi &#224; l'occasion de la publication en fran&#231;ais de son livre &#034;Taxi&#034; aux Editions Actes Sud.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.artkopel.com/entretiens/" rel="directory"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L150xH150/khaled-al-khamissi-litterature-a7ffb.jpg?1766146314' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec l'&#233;crivain &#233;gyptien Khaled Al-Khamissi r&#233;alis&#233; le 20 septembre 2009 par Arthur Kopel, &#224; l'occasion de la publication en fran&#231;ais de son livre &#034;Taxi&#034; aux Editions Actes Sud.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Arthur Kopel &#8212;&lt;/strong&gt; Le titre original de votre livre est : &lt;i&gt;Taxi, haw&#226;d&#238;t al-m&#226;ch&#226;wir&lt;/i&gt;, comment peut-on le traduire en fran&#231;ais ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Khaled Al-Khamissi &#8212;&lt;/strong&gt; Cela signifie &lt;i&gt;Taxi, les contes des trajets&lt;/i&gt;. Il n'a pas &#233;t&#233; int&#233;gralement traduit pour une raison tr&#232;s simple : le mot conte veut dire un peu autre chose que &lt;i&gt;haw&#226;d&#238;t&lt;/i&gt; en arabe. En fran&#231;ais, &#171; conte &#187; renvoie aux contes de Maupassant ou de Tch&#233;khov, &lt;i&gt;El Haw&#226;d&#238;th&lt;/i&gt; n'a pas la m&#234;me structure que les contes et il se peut qu'elle ne contienne pas le moment r&#233;v&#233;lateur qui existe dans chaque conte. Dans le m&#234;me temps, cela se rapporte aussi au &lt;i&gt;Conte des mille et une nuits&lt;/i&gt;, et plus encore &#224; ce que les gens racontaient et chantaient dans les caf&#233;s du XVII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; au XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle. Les connotations historiques et sociales de &lt;i&gt;hadouta&lt;/i&gt; sont tr&#232;s diff&#233;rentes de celle de &lt;i&gt;conte&lt;/i&gt; en fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_99 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;41&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L400xH599/al-khamissi-bbdd1.jpg?1766146338' width='400' height='599' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Khaled Al-Khamissi
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;&#169; Arthur Kopel, 2009
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Pourriez-vous &#233;voquer la gen&#232;se de ce livre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; Je sentais que les ann&#233;es 2005 &#233;taient des ann&#233;es importantes dans l'histoire de l'&#201;gypte moderne, avec le nouveau mandat de Moubarak, avec les changements constitutionnels. Je voulais &#233;crire les r&#233;cits de la rue du Caire durant cette p&#233;riode cruciale de cette histoire de l'&#201;gypte. Il s'agissait de dire des choses &#233;vocatrices de la soci&#233;t&#233; &#233;gyptienne. J'ai pens&#233; que de tous temps, la rue est le lieu repr&#233;sentatif de la soci&#233;t&#233;. Les chauffeurs de taxi sont les miroirs de cette rue, chaotique, du Caire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Ce livre n'est pas une fiction tout &#224; fait, pas un documentaire exactement... De quoi s'agit-il ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; Il prend la forme litt&#233;raire d'une prose arabe qui s'appelle &lt;i&gt;al-maq&#226;mat&lt;/i&gt;. Cette forme litt&#233;raire ancienne est ancr&#233;e dans l'histoire de la litt&#233;rature prosa&#239;que arabe. L'id&#233;e principale tourne autour de deux personnes : une qui sait et l'autre qui ignore. Celui qui sait raconte l'histoire de la soci&#233;t&#233; &#224; celui qui ne conna&#238;t pas. &lt;br class='autobr' /&gt;
Fiction, oui, parce qu'on ne peut pas &#233;crire 58 contes avec une forme litt&#233;raire sans fiction. Mais cela est bas&#233; sur une r&#233;alit&#233; de soci&#233;t&#233; et l'id&#233;e du livre est bien celle-ci : chaque sayn&#232;te &#8212; les fran&#231;ais pr&#233;f&#232;rent dire &lt;i&gt;sayn&#232;te&lt;/i&gt; alors j'emploie ce mot &#8212; est repr&#233;sentative de ce qui se passe dans les rues du Caire. Cela se passe des milliers de fois chaque jour et refl&#232;te la personnalit&#233; &#233;gyptienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212; &lt;/strong&gt; Pouvez-vous parler de la langue dans laquelle il a &#233;t&#233; &#233;crit, et pourquoi avoir pris ce parti de la langue vernaculaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; La narration a &#233;t&#233; &#233;crite en arabe classique et les dialogues en dialecte &#233;gyptien. Il aurait &#233;t&#233; impossible pour moi d'&#233;crire les contes de la rue du Caire, parl&#233;s par les gens du Caire, en arabe classique. Je trouvais cela impensable. R&#233;ellement, cette m&#233;thode d'alternance de l'arabe classique et de l'&#233;gyptien dialectal est une tradition ancienne. Si on revient dans les ann&#233;es 1920, le roman de Taoufik Al-Hakim qui s'appelle &lt;i&gt;Le Retour de l'&#226;me&lt;/i&gt;, certainement traduit en fran&#231;ais, &#233;tait &#233;crit de la m&#234;me mani&#232;re : narration en arabe classique et dialogues en dialecte &#233;gyptien. Cette tradition a dur&#233; un si&#232;cle. Ce qui se passe dans mon livre est que le pourcentage de dialogue est important, c'est pour cela qu'on a mis en avant l'&#233;criture en arabe dialectal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; La premi&#232;re histoire est un conte de f&#233;e... mais fataliste. Il transpara&#238;t derri&#232;re toutes vos histoires comme une fatalit&#233; plus grande que toute r&#233;volte. Comment pourriez-vous expliquer cela ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; La premi&#232;re histoire parle d'un personnage, un chauffeur de taxi, vieux, qui est typique de l'&#201;gypte. Il croit que toute personne va recevoir sa part de Dieu, et que toutes les parts sont &#233;gales. Donc vous, vous allez recevoir votre part, exactement comme moi, exactement comme un mendiant, exactement comme monsieur Sarkozy... Nous tous allons recevoir exactement la m&#234;me part. Nous sommes &#233;gaux devant Dieu qui va vous donner votre part exactement. Cette croyance, tr&#232;s ancr&#233;e dans la mentalit&#233; &#233;gyptienne, est tr&#232;s ancienne. Elle fait une part de la fatalit&#233; : finalement, on va recevoir la m&#234;me chose, comme tout le monde. Et Dieu est juste, alors puisqu'il est juste nous allons recevoir cela. Ceci refl&#232;te r&#233;ellement la personnalit&#233; de l'homme &#233;gyptien. C'est pour cela que j'ai &#233;crit : &#171; M&#234;me la fourmi noire sur un rocher noir dans la nuit t&#233;n&#233;breuse re&#231;oit sa part de bont&#233; divine, sa nourriture de Dieu &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Une tristesse semble traverser tout votre livre, m&#234;me dans les rires. &#192; la fin d'un r&#233;cit vous avez &#233;crit : &#171; J'ai d&#233;cid&#233; que, chaque fois que j'aurai un souci, j'irai &#224; cette station et je partagerai avec les taxis leurs rires sonores et creux, qui sortent de leurs ventre, h&#233;las, mais pas du c&#339;ur &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; Certainement, parce que l'&#201;gypte subit une humiliation de la part de son propre r&#233;gime politique, du syst&#232;me mondial, des &#201;tats-Unis qui attaquent l'Irak. On subit l'humiliation chaque jour dans les rues du Caire, de la part du syst&#232;me policier, et en m&#234;me temps on subit une pauvret&#233;, une difficult&#233; &#224; vivre du point de vue financier et &#233;conomique. Elle est r&#233;elle cette humiliation ! Et ce peuple a perdu le r&#234;ve. Dans les ann&#233;es 1910 &#224; 1980 il a v&#233;cu des r&#234;ves. Il s'agissait du r&#234;ve de demain, du r&#234;ve qui nous pousse &#224; croire que nos enfants auront un meilleur avenir que nous. Et ce r&#234;ve est fini. Nous n'avons plus de r&#234;ve.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourtant, nous croyons que nous sommes un peuple d&#233;velopp&#233;. L'&#233;gyptien croit qu'il est quelque chose. Il voit qu'il est la lumi&#232;re du monde arabe du point de vue artistique, culturel, m&#234;me politique et &#233;conomique. C'est lui qui a b&#226;ti les infrastructures des pays arabes... Quand on croit qu'on est un grand peuple et que ce grand peuple subit une humiliation si grande, alors oui, la tristesse est l&#224;, grande.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui se passe en 2005-2006 c'est une inflammation sociale tr&#232;s importante qui provient du fait que les possibilit&#233;s de survie s'effacent une &#224; une. Dans les ann&#233;es 1970 et 1980 il y avait la possibilit&#233; d'une migration vers les pays du Golfe, il y avait deux millions et demi d'&#233;gyptiens en Irak : ils sont rentr&#233;s. Il y avait une possibilit&#233; d'aller en Europe, aux Etats-Unis. Il y avait des possibilit&#233;s en &#201;gypte m&#234;me avec le tourisme en Mer Rouge et dans le Sina&#239;. Tout cela est fini : impossible d'aller en en Irak, difficile d'aller en Arabie Saoudite, aux &#201;mirats Unis, au Qatar... Tr&#232;s difficile de s'infiltrer aux &#201;tats-Unis ou en Europe. Int&#233;rieurement le r&#233;gime a &#233;chou&#233; grandement dans ses politiques &#233;conomiques... Nous arrivons donc dans une impasse. Et c'est tout cela qui m'a donn&#233; envie d'&#233;crire ce livre, &#233;crire ce qui se passe dans la rue maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Il me semble que le monde des pauvres est celui, &#224; travers votre regard, dans lequel la vie est la plus secr&#232;tement riche, comme s'ils n'attendaient qu'un regard pour la rendre visible. On dirait que vous les enviez, ainsi que vous le dites dans la derni&#232;re phrase de votre livre : &#171; Mais o&#249; pourrais-je trouver des ailes comme les siennes &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; Il ne s'agit pas que des chauffeurs de taxi, je ne parle pas des pauvres, je parle de presque toute la population &#233;gyptienne qui est constitu&#233;e de 10% de riches, de 10% de gens qui essaient de survire difficilement et de 80 % qui a des difficult&#233;s profondes &#224; vivre. Quand je parle de cette derni&#232;re cat&#233;gorie, je parle de toute la population. Je parle de l'&#201;gypte, je parle de moi, de mon pays, de mon histoire, de mon avenir et de celui de mes enfants. L'id&#233;e europ&#233;enne de parler des pauvres est en fait en permanence l'id&#233;e qu'il s'agit d'une minorit&#233;. Je fait partie des 10 % des gens qui tentent de flotter, mais cela ne m'emp&#234;che pas d'&#234;tre avec toute la population &#233;gyptienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; &#171; Je me rappellerai toujours que les sentiments de peur sont g&#233;n&#233;ralement suivis par l'espoir d'un lendemain meilleur &#187; &#233;crivez-vous. Est-ce une phrase de consolation ou une r&#233;elle possibilit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; Le lendemain meilleur va arriver, c'est une certitude, avec une inflammation sociale si forte, avec une population qui essaie de chercher une terre pour &#234;tre debout. Avec un peuple de g&#233;nie comme l'est celui de l'Egypte, nous aurons notre r&#234;ve.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le projet culturel, la&#239;c, rationnel &#233;gyptien a commenc&#233; &#224; la fin du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle. Il a fait l'&#201;gypte pendant 80 ans. Cela a &#233;t&#233; le fait de quelques personnes. Je peux vous en citer les noms : Muhammad Abdu, Qassem Amin, Saad Zaghloul, Taha Hussein, Sayyed Darwish, Talaat Harb, Moukhtar... L&#224; je parle d'un compositeur ( Sayyed Darwish), d'un &#233;conomiste (Talaat Harb), d'un sculpteur (Moukhtar), d'un sociologue (Qassem Amin), d'un penseur religieux (Muhammad Abdu)... Ces quelques noms ont fait l'&#201;gypte moderne. Leur projet a fait la modernit&#233; de ce pays : le cin&#233;ma &#233;gyptien, le th&#233;&#226;tre, la litt&#233;rature, l'&#233;conomie... Et ce projet a &#233;t&#233; frapp&#233; et a fini par un &#233;chec apr&#232;s 80 ans. Nous vivons cet &#233;chec. Mais cela ne veut pas dire que nous n'aurons pas un autre projet rationnel, la&#239;c de d&#233;veloppement... cela va arriver un jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; On raconte que votre livre a &#233;t&#233; recommand&#233; &#224; tous les membres d'un parti politique &#233;gyptien par un de ses responsables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est le parti de Hosni Moubarak, le parti du pr&#233;sident... Je me suis dit que c'&#233;tait bizarre, mais rien de plus &#224; part cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Ce livre a-t-il le pouvoir de changer les choses ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; La litt&#233;rature en &#201;gypte a le r&#234;ve de faire le pas vers le changement social, le changement des mentalit&#233;s. Et certainement existe le r&#234;ve de tous les &#233;crivains : qu'ensemble ils peuvent faire changer la politique, les m&#339;urs, vers un d&#233;veloppement r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; En parlant des &#201;gyptiens vous avez dit : &#171; Qu'on soit sur la terre ou sur une autre plan&#232;te, la peur qui nous habite nous pousse &#224; modifier les paroles qui nous venaient spontan&#233;ment &#187;. Cela est-il aussi vrai pour vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; Le peuple &#233;gyptien na&#238;t avec des g&#232;nes de peur du pouvoir. Nous sommes un peuple opprim&#233; depuis des mill&#233;naires. Je crois que le &lt;i&gt;roi&lt;/i&gt; d'il y a dix mille ans &#233;tait un dictateur (du point de vue de ma logique d'aujourd'hui). Les dictateurs ont continu&#233; &#224; gouverner l'&#201;gypte depuis des milliers et des milliers d'ann&#233;es. &#192; cause de cela, le peuple &#233;gyptien a peur naturellement du pouvoir, du gouvernement, des policiers... Cette peur est r&#233;elle dans les g&#232;nes, nous naissons avec &#231;a. Quand je marche dans les rues du Caire, s'il y a un policier, j'ai peur, un petit peu, et pourtant je suis un privil&#233;gi&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; L'&#233;dition arabe de votre livre porte la d&#233;dicace suivante : &#171; &#192; la vie qui habite les mots des pauvres gens, pour dissoudre le n&#233;ant qui nous habite depuis longtemps. &#187; C'est terrible n'est-ce pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est la d&#233;dicace exacte. Cela n'a pas &#233;t&#233; traduit en fran&#231;ais, je ne sais pas pourquoi. En fait, je parlais de moi. Il y a quelques instants, vous m'avez cit&#233; cette phrase &#224; propos des ailes... Ma r&#233;ponse est l&#224;. Moi et ma g&#233;n&#233;ration, les amis qui ont &#233;tudi&#233; les sciences politiques... la plupart ont senti ce n&#233;ant... je parle des intellectuels. Ce n&#233;ant disait : &lt;i&gt;pourquoi &#233;crire ?&lt;/i&gt; Pourtant je d&#233;sire &#233;crire depuis la facult&#233;. Je suis rest&#233; 25 ans avant d'&#233;crire... Qu'ai-je fait pendant 25 ans alors que je voulais surtout &#233;crire ? Je me disais : &#171; pourquoi faire n'importe quoi ? Demain personne ne va lire. Ce gouvernement est l&#224; comme un cauchemar, rien ne fera la diff&#233;rence &#187;. C'est de la b&#234;tise, mais c'est un n&#233;ant qui m'a habit&#233; et qui a habit&#233; nombre d'intellectuels. J'ai combattu ce n&#233;ant en &#233;crivant ce livre et en continuant &#224; &#233;crire. Je suis un des nombreux &#233;gyptiens qui commencent &#224; bouger aujourd'hui, parce que ce n&#233;ant n'a abouti &#224; rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Pourriez-vous dire quelques mots sur &lt;i&gt;L'Arche de No&#233;&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;K. Al-K. &#8212;&lt;/strong&gt; C'est un roman qui est paru depuis un mois en &#201;gypte. L'id&#233;e est que le d&#233;luge est l&#224;, et que nous n'avons de secours que de sauter dans l'arche, pour fuir un pays qui meurt. Cette id&#233;e est dans le cerveau de beaucoup d'&#201;gyptiens les plus pauvres aujourd'hui, mais aussi des plus riches... Tout le monde pense &#224; partir. C'est une catastrophe !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Wim Wenders</title>
		<link>https://www.artkopel.com/entretiens/wim-wenders-51.html</link>
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		<dc:date>2009-08-10T07:46:25Z</dc:date>
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		<dc:language>en</dc:language>
		<dc:creator>Karen</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Art - Films:&lt;/strong&gt; Interview in English with Wim Wenders produced by Arthur Kopel and Karen Lavot-Bouscarle, june 2009.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.artkopel.com/entretiens/" rel="directory"&gt;Entretiens&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L150xH150/wim-wenders-cinema-c1229.jpg?1766146315' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Interview in English with the German film director Wim Wenders, produced by Arthur Kopel and Karen Lavot-Bouscarle, june 2009.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href='https://www.artkopel.com/Wim-Wenders.html'&gt;&gt; Lire la version fran&#231;aise&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Arthur Kopel &#8212;&lt;/strong&gt; You said you were crying when you first saw &lt;i&gt;Cries and Whispers&lt;/i&gt;, by Bergman. Nobody talks about tears sometimes provoked by a movie. Is it a taboo to mention the tears?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Wim Wenders &#8212;&lt;/strong&gt; It's much easier to report (or brag) about your laughter than to confess your tears, for most people. But then again, it can be so satisfying when all of a sudden these tears burst out of you. It leaves a longer-lasting effect, I think. What the laughing and the crying have in common: they are triggered by a moment of truth. You don't cry if the scene has a sense of phoniness about it, and you don't laugh, either, if you don't recognize the grain of truth in the comedy, or the joke.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_264 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;48&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.artkopel.com/local/cache-vignettes/L469xH640/wim-wenders-portrait-par-donata-wenders-2-551f5.jpg?1766189313' width='469' height='640' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Wim Wenders
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Photography &#169; Donata Wenders, 2004
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; An angel says at the begining of &lt;i&gt;Faraway, so Close&lt;/i&gt;: &#034;If only our tears could help them!&#034;. What about crying in front of a work of art?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;W. W. &#8212;&lt;/strong&gt; There are lots of paintings and works of art that provoked my tears. What is it? Is it something else each time, or does it come for always a similar reason? You must know the feeling: You recognize something you have not been able to see before. Your vision of the world, your capacity to see and understand, has just been widened. You are able to exceed yourself! You can do it because somebody took you by the hand. You become like a child again, and at the same time you become wiser. Reason enough to open your heart and cry. For happiness or for sorrow. Your horizon can widen in both directions...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; In &lt;i&gt;To shoot pictures...&lt;/i&gt;, you wrote about fixed images, that during the photographic moment, we want to disappear in the wide world and inside things... At the end of &lt;i&gt;Don't come knocking&lt;/i&gt;, the man from the insurance company says he has no radio: &#034;I don't like the world, it is an unhealthy place. So, why let it come in?&#034;. This cold and insensitive guy shows his crack here. We feel like he is right, he is protecting himself, but he is right. Pictures are a way to let the world enter inside us, what can we do then?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;W. W. &#8212;&lt;/strong&gt; We can learn more and more to distinguish between those images that destroy and rage inside us, and those that create peace. The first kind is slowly blinding us, the second makes us see better. Myself, I wish I could sometimes delete imagery that has entered my mind and my soul, and that I can't get rid of anymore. I wish I had a &#034;delete button&#034;. But we can't do that, yet. (In the future? Maybe...) So I am careful. I have developed a sort of sixth sense. I turn away if I see I'm being (ab)used to downloading some shit. Beware: Not every &#034;beautiful&#034; image has a source of beauty in it. Actually, I'm more afraid of those deceitful &#034;beauties&#034;. And the other way around, not every &#034;ugly&#034; image speaks of the &#034;brute truth&#034;. What is it then that we have to differentiate? It's easier to understand in English, I guess, because the two words &#034;&lt;i&gt;sell&lt;/i&gt;&#034; and &#034;&lt;i&gt;tell&lt;/i&gt;&#034; sound so similar. The images that are meant to &lt;i&gt;sell&lt;/i&gt; me something, first of all, I'm suspicious of. (Especially if they are trying to &lt;i&gt;sell&lt;/i&gt; me the story.) I want them to tell me the story. I want them to be &#034;telling&#034;, first of all. Storytelling, yes, but not only. An image can have something to say that is not a story. It can be just a state. It can be a moment outside of any &#034;content&#034;. It can just tell me &#034;itself&#034;. I'm allergic against the selling part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; You said that to tell a story as film director, you have to restrain the pictures, and then, sometimes nothing is left, only mistreated pictures. Is it such a high price to pay for the image's destiny?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;W. W. &#8212;&lt;/strong&gt; Sometimes. Some stories ask a high price from each and every of their (visual) elements. I don't think I said (or meant to say) that every act of storytelling implies these constraints. It can just happen sometimes that the structure of your narrative becomes a prison for the images that help forming it. Once you're in that vortex, that maelstrom, its hard to find your way back to freedom. The opposite can also happen, and those are the happy moments in the life of a filmmaker: the story flows lightly, and with every shot in the course of a day, a week, an entire shoot even, you are carried, you're in the middle of the stream, floating, drifting, with an incredible sense of ease and liberty. The thing is: you can't force that to happen. As soon as you try, you achieve the opposite result.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; You had a fascination for Cezanne when he was telling this sentence: &#034;Everything is going wrong. You have to hurry if you want to see the things again. Everything is disappearing&#034;. Moreover, you said that &#034;the camera is the weapon of the look against things' misery: vanishing&lt;/i&gt;. Is it a nostalgia of the present which could never be lived, because already felt like the past? One can't live it because it wouldn't have any place in time?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;W. W. &#8212;&lt;/strong&gt; Thinking about that whole context today I find my own chain of thoughts too abstract, in hindsight. Some of it is true, though. And yes, C&#233;zanne was right, of course, even if he did not live today, and in is worst nightmare could not have envisioned HOW MUCH AND HOW FAST things would slip into their disappearing act today. I'm not sure anymore, if a camera prevents things from disappearing. In the digital age, cameras rather accelerate the vanishing. Learning how to live in the present, after all, that's the very subject of my last film, PALERMO SHOOTING. I won't tell you more. You have to see for yourself... (Anybody who's not a little bit of a salesman today, every now and then, is doomed to disappear, after all. &#034;You just can't win...&#034; to quote a good Rock&#8216;n Roll line.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; And all things considered, if nobody can live it, maybe these tourists are right when they travel all over the world with their cameras ahead of their look, between the world and themselves. Would it be the only way to live the present?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;W. W. &#8212;&lt;/strong&gt; The tourists are off, by definition, and they will never learn how to live. The travelers at least have a chance to see the light of day... Never belong to the tourist, always make an effort to enjoy the road itself more than the arrival... (Don't I sound like Confucius?)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Many times in your films, you ask questions about connections between the tools and the possibilities with pictures: often the Polaroid, the Maltese Cross and the Shadow Puppets in &lt;i&gt;Kings of the Road&lt;/i&gt;, the Zootrope, the Stereoscope in &lt;i&gt;The American Friend&lt;/i&gt;, this machine which is not real in &lt;i&gt;Until the End of the World&lt;/i&gt;, the surveillance cameras, Super 8 or video cameras, film cameras, the Lumi&#232;re Brothers' camera in &lt;i&gt;Lisbon Story&lt;/i&gt;... What answers did you get with these questions concerning tools?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;W. W. &#8212;&lt;/strong&gt; Each instrument came up with a different answer, otherwise I would not have insisted asking them questions. Finn in PALERMO SHOOTING has a camera that shoots 360% around him. That's how he manages to take a picture of death himself, in his back. Cinema might well be the truth 24 times a second, but it is also death 24 times a second, in between each frame. It's a constant oscillation between life and death, if you want. That's what gives it rhythm.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; Refering to the last question, in &lt;i&gt;Paris, Texas&lt;/i&gt;, the filiation between the son and his father happens when the child sees the pictures, just with a &lt;i&gt;Super 8&lt;/i&gt; projector... Pictures have this power. Do pictures give us anything else than their power?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;W. W. &#8212;&lt;/strong&gt; They don't &#034;have&#034; power. They &#034;give&#034; clarity, peace, joy, shock, recognition, they &#034;un-veil&#034;, &#034;dis-cover&#034;... You can extract &#034;power&#034; from that, sometimes. Of course, you can say that images are very powerful today. You could (and I would) even say they are the most powerful weapons. Because they are used like that. People use images more than before, certainly more than words. But they have the same &#034;power&#034; than in the very beginning when they were painted on the walls of caves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; At the end of &lt;i&gt;Faraway, so Close&lt;/i&gt;, it is said that human beings forget that the light comes through the eyes to go toward the heart, and then, goes out to illuminate outside. It is with some similar words that the Ancient Greeks used to mention their idea about the look.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;W. W. &#8212;&lt;/strong&gt; In that film, I certainly said too much. That was its boldness, too. I still love how the film starts, with that quote from the gospel according to Matthew: &#034;Your eyes are windows into your body...&#034; (Or better known as &#034;Your eyes are the lights of your body...&#034;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; You said that you have to preserve some loyalty concerning passing time, for any of the films you shoot. And in this same film, a little poster appears on a wall, two times at very short intervals, on which it is written &#034;&lt;i&gt;Zeit ist Kunst&lt;/i&gt;&#034;, &lt;i&gt;Time is Art&lt;/i&gt;... What was it?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;W. W. &#8212;&lt;/strong&gt; That strange little poster was there, I didn't put it there. I probably shot that scene there because I found that &#034;writing on the wall&#034; there. I have seen that slogan, or rather: that &lt;i&gt;haiku&lt;/i&gt;, nowhere else in town, and I have no idea who pasted it there. I believe in finding things, often more than in inventing them.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A. K. &#8212;&lt;/strong&gt; When you talk about Photography in &lt;i&gt;To shoot Pictures...&lt;/i&gt;, you mentioned that it was a dual image, it shows the object but at the same time, it shows how the photographer is, and his desire for what he looks. You said that sometimes, it is so wonderful that it can't be real, so real that it can't be wonderful. Is there an antagonism between Beauty and Truth? Is the picture the place for the conflict between them?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;W. W. &#8212;&lt;/strong&gt; You put the answer in my mouth. Hard to add something. The battle between truth and beauty is as diverse as both of its opponents &#8212; well, often enough they're allies, after all. With every image you create you have to decipher from scratch what the beauty consists of that it transports, and what its truth it. Luckily, that is not really a conscious problem, most of the time. (Nobody would get a single movie done, if it was...) Most of the time that is a gut decision whether you accept (and believe) the beauty or the beast...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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