ArtKopel est une galerie et un jounal culturel en ligne
Vous êtes ici : ArtKopel » Regards
≡ La mesure du mondeRobert Adams, On the Edge
Exposition Robert Adams - Fondation Cartier pour l’art contemporain , Paris, du 16 novembre 2007 au 27 janvier 2008.
Of any thing the image tell me that William Shakespeare,
Robert Adams
Winter, Northwest Across Dunes and Tidal Marsh Inside the South Jetty, Oregon 1990 Serie West from the Columbia - Tirage argentique 22,5 x 27,9 cm
© Robert Adams, Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco and Matthew Marks Gallery, New York (Avec l’aimable autorisation de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris) Qu’est-ce qui pousse un homme à se tenir à la frontière de trois territoires, sur le bord d’un fleuve, à l’endroit où il se jette dans la mer, face à l’océan, tournant le dos à la terre ? Robert Adams est l’arpenteur tenace de nos désastres à venir. Ses images sont discrètes pour ceux qui ne veulent pas voir, ses mots sont violents pour ceux qui ne veulent pas entendre. Robert Adams est bien l’homme dont parlait le rhéteur Démétrios de Phalère dans son traité Du Style : « Il y a des manières véhémentes par elles-mêmes, si bien que ceux qui les traitent semblent véhéments, même s’il s’expriment sans véhémence » [1]. Robert Adams photographie inlassablement les blessures que nous infligeons à la Terre, avec, comme il le dit lui-même, la volonté de ne pas « esthétiser le carnage » [2]. Cette prise de position est double. Formellement, il va à l’encontre de ce que nous pouvons voir actuellement : pas de grands formats et pas de couleur. Sur le fond, son propos récurrent est d’affirmer la vie sans mentir à son sujet [3]. Pour ce faire l’illusion est nécessaire. Si le but de l’art doit être atteint, seules les photographies qui ont l’air d’avoir été réalisées facilement peuvent suggérer de manière convaincante que la Beauté est un lieu-commun [4]. C’est ce que disait Denys d’Halicarnasse à propos du logographe Lysias : "L’a-poétique chez lui est le fruit du travail, le délié est soigneusement lié ; c’est dans l’apparence même d’une mise en œuvre dénuée de virtuosité que réside la virtuosité" [5]. Ainsi le disait Aristote : "le travail de style doit rester caché (...) l’art se dérobe bien si l’on compose son style de mots choisis dans le vocabulaire naturel" [6]. Robert Adams dissimule sa maîtrise pour mieux affirmer son art, sans effets de manche, sans grandiloquence, avec seulement justesse et humilité. C’était à la fin des années 1980, je me souviens d’une grande rétrospective célébrant les 150 ans de la Photographie, c’est là que j’y ai vu, entre autres chefs-d’œuvres, mon premier tirage original de Robert Adams, un "petit" contact 8x10 pouces, extrait de la série Los Angeles Spring. Une image à pleurer, qui parle d’un homme découvrant des vestiges de paradis qui jamais ne reviendront : un bosquet de kumquats, le trésor de femme d’une ferme abandonnée, au bord d’une autoroute. "Tout pronostic quant à leur survie n’était pas raisonnable. Il était en fait difficile de penser dans le vacarme du traffic. Ils ne devaient pas survivre, et pourtant, ils s’étaient couverts de fruits d’or, comme dans le plus romantique scénario. Ils n’auraient pas dû être encore là, et pourtant ils étaient bien réels". [7]
Pour respirer, un homme se place face à l’océan. Il nous dit que le fleuve Columbia y déverse des dioxynes et des radionucléides [14], mais l’océan est pour lui la métaphore du calme de l’éternité. Il se tient immobile - son petit chien blanc, Sally, vaque autour de lui - et pense aux petites choses. Il regarde la lumière. Il écoute le vacarme. Là même, au loin, nous percevons des containers, des super-tankers, des grues, des usines... Il pense à un temps de soleil et de silence, aux étendues de prairies où il faut marcher avec prudence pour ne pas écraser le nid des oiseaux [15]. Il pense aux recoins de son jardin, le royaume de Sally : "Nous commençons à deviner que nous avons besoin d’une mesure du monde différente, une mesure qui reconnaît l’importance des petites vies et des havres modestes" [16].
|
|
[1] Demetrios, Du Style, p. 68, Belles Lettres, Paris, 1994. [2] Robert Adams, En Longeant quelques rivières, p. 79, Actes Sud & la Fondation Cartier pour l’art contemporain, Arles, 2007. [3] Robert Adams, Why People photograph, p. 9, Aperture, New York, 1996. [4] Robert Adams, Beauty in Photography, p. 30 Aperture, New York, 1996. [5] Denys d’Halicarnasse, De l’Imitation, p. 29, Belles Lettres, Paris, 1992. [6] Aristote, Rhétorique, Livre III 1404b, p. 42, Belles Lettres, Paris, 1973. [7] Robert Adams, Los Angeles Spring, n.p., Aperture, New York, 1986. [8] Robert Adams, Cottonwoods, p.11, Smithsonian Institution Press, Washington, 1994. [9] Robert Adams, West from Columbia, n. p., Aperture, New York, 1995. [10] Robert Adams, Essai sur le Beau en Photographie, p.32, Fanlac, Périgueux, 2007. [11] Robert Adams, From the Missouri West, Aperture, New York, 1980 [12] Robert Adams, Listening to the River, p. 7, Aperture, New York, 1994 [13] Robert Adams, Essai sur le Beau en Photographie, op. cit. p. 45 et 89. [14] Robert Adams, West from Columbia, op. cit. [15] Robert Adams, Perfect Times, perfect places, Aperture, New York, 1988. [16] Robert Adams, I Hear the leaves and love the light, Nazraeli Press, Tucson, 1999. |