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15 octobre 2007


Olivier Debré, la traversée du gris

Rétrospective au Musée des Beaux-Arts d’Angers
> Peintures grands formats
> Dessins des premières années (1945-1956)

« J’ai commencé à vouloir que la couleur parle en elle même, dans sa qualité propre ; que ce bleu-gris agisse avec son pouvoir de bleu-gris. » [1]

Je voudrais traverser le gris, j’aimerais nommer les couleurs sous le gris, en arrière du gris, je ne le puis. Si je nomme le jaune, alors le gris disparaît de mes yeux, et je ne vois plus rien. Ma parole nomme une couleur et ma tête est comme coupée du monde, elle se crée la couleur dans son for intérieur... mais je ne suis plus devant le tableau qui me tend le gris. J’aimerais voir les couleurs, traverser le gris pour voir... Il est sans forme, sans aspérités, si ce n’est comme une blessure sur la toile, où le blanc transparaît, ou plutôt, ouvre le monde.

« Il ne faut pas avoir le désir conscient, concerté, volontaire, des impressions. Ce qui m’intéresse, c’est que la part de moi qui peint soit une part d’individu sensible et ému, que la chose, en quelque sorte, passe à travers moi et que je la domine intellectuellement, que je guide son développement, mais qu’elle marche seule. C’est ainsi que je deviens un élément de la nature, je deviens un quelque chose qui est manié. Quand je suis comme le vent, la pluie, comme l’eau qui passe, je participe à la nature et la nature passe à travers moi. Je pourrais le faire les yeux fermés. » [2]

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Olivier Debré : "Longue grise claire bleu de Loire", 1982
Huile sur toile, 180 cm x 503 cm, collection particulière.

La toile est grise, avec des traînées, comme en une pluie. Il y a comme une blessure sur la toile, un empâtement, tracé avec un couteau (est-ce un hasard ?), qu’ouvre le blanc. Ici résonne l’écho lointain des dessins du Mort de Dachau (1945), là où le blanc troue le noir, comme la blancheur des os raie la terre. Résurgence dans la toile de quelque chose comme une douleur, qui se fraie un chemin, traverse les temps du peintre, à travers les émotions, les impressions. Quelque chose a traversé le gris pour venir jusqu’à nous : une inquiétude, une pâleur.

Entrée du deuxième chœur de l’Antigone de Sophocle :
« Il est l’être qui sait traverser la mer grise (...) ». [3]
Sophocle ne dit pas qui « il » est. Il parle de « il ». Il s’agit de l’homme, sans doute, mais Sophocle ne dit pas « nous ». Celui qui traverse, celui qui va au-delà, peran, qui va de l’autre côté, vers l’autre rive, c’est l’homme sous le regard de l’homme. L’au-delà est celui de la mer, Pontos, celle qu’Hésiode [4] dit « enfantée de la Terre, à l’écart de l’affection : haute mer - pélagos - stérile aux furieux élans et gonflements de vagues ». Le Pont, cette mer que les Turcs seldjoukides au Xe siècle, ont nommé de la couleur de l’airelle, kara, noire, parce que c’est avec cette couleur qu’ils nommaient le nord. Longtemps inhospitalière, ses courants ont été longtemps inconnus des marins grecs.
Sophocle tient la mer pour grise - polios - ainsi que l’on nomme les cheveux blancs. Le temps du gris des cheveux dit la mer écumante, celui de la peur aussi, qui dé-colore, qui saisit, la stupeur qui pétrifie la chevelure de l’homme.
« (...) à l’heure où souffle le vent du sud et ses orages(...) ». Le Notos est le vent qui amène la pluie, à l’heure de l’hiver, qui annonce le mauvais temps ainsi que les tempêtes d’orages.
« (...) et qui va son chemin au milieu des abîmes que lui ouvrent les flots soulevés », littéralement : qui avance dans ce qui rugit tout autour et dont on perçoit les grincements de dents, et qui sous la surface fait entendre l’éclat souterrain du tonnerre, et qui traverse, de dessous le gonflement des vagues.

Ce « il » inconnu, Sophocle l’avait esquissé dans les deux vers précédents :
« Il est bien des merveilles en ce monde,
il n’en est pas de plus grande que l’homme.
 »
Mais « merveille » n’est que la face visible du mot qui est dit et qui fait entendre aussi le prodige, et encore et surtout ce qui inspire la crainte, l’effroi, la terreur : le terrible, l’inquiétant... Hölderlin le traduisit par ungeheuer, monstrueux [5]. Tout ceci que Sophocle convoque en l’homme, n’est pas nous, mais est en nous. Nombreux sont les effroyables, et rien n’est plus effroyable que l’homme. N’oublions pas que Sophocle a dit le « rien » - oudèn - d’où même les dieux sont rejetés. Et ce rien n’est pas rien, puisqu’évacuant les dieux, il est dit quelques vers plus loin qu’il (l’homme) s’est enseigné lui-même la parole qui résonne, l’agitation intérieure d’une pensée qui est comme le souffle du vent, et les passions , une sève qui construit l’être-ensemble... L’homme se donne comme sa propre origine, se crée de lui-même, se crée se créant.
Alors l’homme porteur de l’effroi est celui qui traverse le gris de la mer, tel un naufragé, balloté par les flots, acroché à ce qui passe à sa portée, entre le gris de la haute mer et celui du ciel. Celui qui au milieu de tout le Déchaîné, a la sensation d’être happé par le fond, en une autre forme du vertige. Il flotte à la frontière de mer et ciel, une frontière mal définie et en mouvement, et il ne devra sa survie qu’au rejet. Être rejeté est celui qui traverse à l’heure, celle où le gris tombe sur la pluie et la mer, où le noir tombe sur le ciel. Sous le regard de l’homme, l’homme, comme plus grand effroi qu’il soit donné à voir, traverse la couleur écumante du temps, la couleur à l’écart de l’affection, sous le rugissement tout autour. L’homme traverse le gris, dans lequel nous croyions voir une couleur éteinte dont la mémoire nous apporte la violence, pour se poser créateur.

En pleine guerre de Germanie, non loin de l’embouchure du Rhin, Germanicus César ordonne à Publius Vitellius de conduire la deuxième et quatorzième légion le long de la côte. Une tempête survient qui emporte les colonnes, mêlant les eaux et le rivage. « Les hommes sont renversés par les lames, engloutis par les gouffres (...). Les soldats émergent tantôt de la poitrine, tantôt du visage, parfois le sol se dérobant sous leur pieds, ils sont jetés ça et là ou submergés... », Tous pris dans la violence des éléments qui se mélangent, « tout est roulé ». La nuit vient et ils réussissent à se regrouper sur un petit monticule de terre. Ils passent la nuit sans feu, dans le froid, meurtris. Au matin, nous dit Tacite [6], lux reddidit terram, la lumière, l’aube, la couleur, rendit la terre. C’est sans doute ce que cherchait Olivier Debré, que la couleur rendit la terre.

« De toutes les anatomies, celle de l’âme est la plus curieuse ». [7]

Arthur Kopel


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[1Olivier Debré, n.p. , Musée d’Art et d’Industrie de Saint Etienne, 1975.

[2Ibid. , entretien avec Daniel Abadie.

[3Sophocle, Antigone, v. 334 sqq , Belles Lettres, Paris, 1981.

[4Hésiode, Théogonie, v. 132 , Belles Lettres, Paris, 1947.

[5Hölderlin, L’Antigone de Sophocle, p. 42, Christian Bourgois, Paris, 1978.

[6Tacite, Annales, I-70, p.63-64, Belles Lettres, Paris, 1974.

[7Olivier Debré, Musée d’Art et d’Industrie de Saint Etienne, op. cit.



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