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23 mai 2008


Auteur(e) : 
Karen Lavot-Bouscarle, Les Arbres bleus

ArtKopel vous présente le deuxième "livre-exposition" publié par Artémise et Arthur Kopel, avec deux travaux photographiques de , Les Arbres bleus, et Nuits, réalisés en 2008, accompagnés d’un texte et du petit conte Vorona i Galka, écrits par Arthur Kopel. Consultez-le en cliquant sur l’image de couverture dans cet article.


Mes rêves étaient toujours en couleur : des formes gigantesques, primordiales, avec des sonorités colorées, et ma propre voix me parvenait retentissante d’un écho bleu. [1]

Alexeï Remizov

Personne ne connait Kachirino. C’est normal : en partant de Moscou, il faut prendre la direction du Sud-Est, passer par Kolomna, puis Riazan, et plus loin, en arrivant à Chatsk, vous tournez à droite. Encore une vingtaine de kilomètres à travers plaines et forêts, vous quittez la route en prenant un chemin à gauche sur un kilomètre encore et, après une journée de voiture, vous y êtes.


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Les Arbres bleus, 2008 - Photographies de Karen Lavot
Cliquez sur l’image pour ouvrir le livre

Je me souviens de Kachirino, c’était il y a longtemps, à l’orée d’une forêt de cent cinquante kilomètres de profondeur, où nous allions ramasser des paniers entiers de fraises, de framboises sauvages ou de cèpes. De temps à autres s’ouvraient à nous des clairières de marais. L’hiver dans ce hameau ne vivaient pas plus de cinq à six personnes. Je me souviens encore du prêtre, exilé, mis à la retraite d’office par sa hiérarchie moscovite, ici, à quatre cent cinquante kilomètres. Il était bon et simple, il possédait deux ruches. Il habitait dans le milieu du hameau. Notre voisin lui aussi était exilé, ou plutôt relégué. Il avait atterri ici après dix ans de prison et une interdiction d’habiter quelque ville que ce fût. Je me souviens de ses bras tatoués. Il pêchait beaucoup dans la rivière qui longeait la forêt, et de temps à autres nous apportait un brochet. Je me souviens aussi d’une petite chienne grise et informe qui s’invitait de maison en maison. Moukha qu’elle s’appelait, « la mouche ». J’ai appris plus tard que notre voisin l’avais mangée un hiver de froid et d’alcool.
Le soir, nous jouions à un jeu de cartes russe du dix-neuvième siècle, qui porte le nom français de Préférence. Le dimanche, j’aimais traverser les vingt kilomètres de forêt pour entendre les volées de cloches annonçant l’office orthodoxe, à l’église en bois du village d’Emanuelovka.
Un soir d’été comme tous les soirs d’été, la brume montait juste avant la nuit, babouchka Natacha récitait Antchar - l’arbre à poison - d’Alexandre Pouchkine, à ses petits enfants, très doucement, pour qu’ils s’endorment. C’est peu de temps après que nous avons entendu les loups, au loin, du fond de la forêt. C’était inoubliable. Nous n’éprouvions aucun frisson, nous savions tous que le loup est bien moins terrible que l’homme.

On a beaucoup disserté sur la clarté de la photographie, mais peu de choses ont été dites sur son obscurité [2].

Pour Aristote, une des fonctions essentielles de la tragédie est la catharsis (purification). L’origine de ce mot se trouve dans le verbe cathairo qui signifie purger le territoire de ses monstres.
La forêt est ce lieu où, solitaire, je vais affronter mon propre chaos, et dans ce propre de mon chaos : mes monstres. Il se pourrait même qu’un de ces monstres ne soit autre que moi-même, tapi au fond de ce que je suis, comme si nous ne naissions que pour nous combattre, nous ne vivions que pour nous affronter à nous-même. L’art n’est que la tentative d’apprivoiser le reflet de cette guerre qui nous ravage. Pourquoi donc l’image d’une forêt me paraît belle, alors que je ne pourrais y vivre qu’avec peur ? On pourrait dire la même chose d’un portrait de femme. Tout se passe encore comme si la vie n’était belle que dans son souvenir c’est à dire dans son image, quand dans le présent quelque chose y manquait. Il est vrai que ce quelque chose qui manquait était sans doute moi-même.
Dans la forêt photographiée par Karen Lavot, tout n’est que mouvement. Elle est le lieu de l’instable, le lieu dans lequel je n’ai pas pied. Ici brutalement, je pars à la renverse la tête en arrière, ou encore sur le côté. Comme lorsqu’on tombe après un vertige. D’un autre côté cela me rappelle un souvenir d’enfance quand, allongé à l’arrière d’une automobile, je regardais, en plissant les paupières, défiler les arbres à vive allure dans la lumière, sans réussir à ce que le regard les capte. Parfois je fermais les yeux parce que mon cerveau n’en pouvait plus de cette accélération du balancement d’ombre et de lumière.
L’instant d’avant la mort ressemblera à ceci, il n’y aura pas de dernière image, juste le filé, quand notre tête se renversera, de notre chaos - le chaos désigne l’ouverture, la béance, ne l’oublions pas - dans le champ d’une bataille perdue contre nous-même. Sous le ciel bas de l’hiver, sous le poids de la neige, quelque chose d’autre subsiste encore que les photographies de Karen Lavot ont débusqué, quelque chose d’anti-spectaculaire : comme une douceur perdue, réfugiée dans le sommeil des couleurs. Et dans l’ombre du tronc des arbres restera, discrète, la couleur du ciel.

Arthur Kopel

Quand les vents soufflent, adore leur murmure [3].


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[1Alexeï Remizov, Les Yeux tondus, p. 62, Gallimard, Paris, 1958.

[2John Szarkowski, L’Oeil du photographe, Ed. 5 Continents/MOMA, Milan, 2007

[3Pythagore, in Jamblique, Protreptique, p. 133, Belles Lettres, Paris, 1989.

Vous pouvez également voir d’autres photographies de Karen Lavot sur son site personnel : www.klb-photographie.fr




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