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15 janvier 2009


Gail Albert Halaban

Un regard disparu

"Out my window NYC", exposition des photographies de Gail Albert Halaban à la Robert Mann Gallery, New York, du 5 février au 29 mars 2009.



Les aboiements des chiens à l’aube se répondent

et les gorges sont rauques d’avoir tant crié.

’Abqasî [1].

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Gail Albert Halaban, Out My Window, Chelsea, Penn South, Anita, 2007
© Gail Albert Halaban, Courtesy Robert Mann Gallery, New York
The creation of these photographs was funded in part by the Design
Trust for Public Space

Ils sont là, à leur fenêtre, dans l’attente de ce qui ne viendra pas. Ils ont le regard tourné vers le lointain, dans l’éternité qui est l’attente de ce qu’ils ont perdu : un regard de bienveillance, celui de l’ange disparu. Un jour, dans leur vie, sans qu’ils parviennent à comprendre pourquoi, celui qui les re-gardait, qui recueillait dans sa vue leur présence, s’est dérobé. Dans le regard il y a la garde, dans celui de l’ange se tenait le gardien, celui qui veille avec bonté, le bien-veillant. Un regard posé comme un baume et qu’un jour, par désespoir ou par colère, ils ont refusé. L’ange alors s’en est allé, sa tristesse n’a pu être vue. Il est parti charrier son amertume dans l’autre monde, celui qui n’est pas visible. Désormais les humains savent le manque de ce regard qu’il ne retrouveront sans doute jamais. Dans les hauteurs, plus près des anges dit-on, ils espèrent à la fenêtre le retour d’avant la perte absolue, de ce passé qui ne peut revenir, à moins que ce soit sous un autre mode.
Que reste-t-il quand un regard est perdu, dans la pétrification de l’instant infini du chagrin, quand le corps est paralysé et notre regard fixé vers le lointain des aurores ? Il faudrait trouver la force d’aller reconquérir un regard, en une impossible métanoia.
Quelque chose est une perte, qui n’est pas nommable et que nous tenterons d’appeler un regard. Le messager et le message n’étaient-ils que cela, le regard ?

En 705 de notre ère le calife de Damas, Eloualid, fils d’Abd el-Malik, fils de Merouan, que nous connaissons sous le nom de Walid Ier, ordonne la construction de la grande mosquée des Ommeyades. Le voyageur et chroniqueur du XIVe siècle Muhamad Ibn’Abd Allah Ibn Battûta raconte que le calife a fait mander des artisans à l’empereur chrétien de Constantinople et que celui-ci lui en a envoyé douze mille pour réaliser les mosaïques : « La mosquée fut ornée de ces cubes dorés qu’on nomme féçîféçâ [2], mélangés de différentes sortes de couleurs d’une beauté admirable [3]. »

Vers 712, Michel Graptos, un des artisans qui exécutait les dessins préparatoires aux mosaïques, discute à l’ombre des arcades du temple de Jupiter, devant l’entrée de la mosquée, avec Jean Al-Sabah, un chrétien damascène. Des tourterelles maillées [4] se posent à leurs côtés et les regardent, elles ont la couleur du ciel sur les ailes, des étoiles et la nuit sur la poitrine. Il voulait faire figurer un ange au regard bienveillant, mais le calife le lui a interdit : « Il faut faire disparaître le Malak. L’ange te voit, et toi tu ne le vois pas ! ». Alors Michel Graptos effaça son tracé.
« Aux temps anciens, a-t-il dit à Jean Al-Sabah, l’ange était apparition, aujourd’hui, il est disparition. Que deviendrons-nous sans le regard des intercesseurs ? Si les anges ne peuvent plus prendre figure à nos yeux, nous ne pourrons prendre figure aux leurs, et nous sombrerons dans l’oubli des choses invisibles à l’aurore. »
Les tourterelles maillées prirent leur envol, emportant avec elles le ciel, la nuit et les étoiles.

Les photographies de Gail Albert Halaban sauvent le regard d’après la disparition du regard. Elle se pose en place de l’ange disparu, recueillant pour mémoire celui des êtres à leur fenêtre — enfants, vieillards, solitaires — ceux qui sont dans un autre monde, celui où les anges pourraient être reconnus et salués. Le regard de l’homme sur l’homme somme toute.
Peut-être fallait-il que le messager disparaisse pour que le message soit entendu en tant que tel, et non pas le porteur, qui sait ?

« La terre ne peut pas être véritablement un lieu car elle est trop grossière (...). Ainsi le ciel est le lieu de toutes les choses corporelles et lui-même n’a pas de lieu corporel, bien plutôt l’ange le plus bas est son lieu et son ordre et sa place, et ainsi de degré en degré. Chaque ange plus noble est le lieu, la place et la mesure de l’autre, et l’ange le plus élevé est le lieu, la place et la mesure de tous les anges au-dessous de lui, et il n’a lui-même ni place ni mesure (...) [5]. »

Dans le fond, les anges sont sans explication, sans fin, sans lieu. Seule reste la mesure de ce qu’en donne Gail Albert Halaban : un dernier regard après le regard, celui que nous n’aurions jamais dû perdre, celui qui donnait un sens à notre propre regard. Nous regardons la ville de New York, les lumières de l’aube et celles de la ville-même, au jour dont nous ne savons pas s’il se lève ou s’il tombe. La ville est belle, ainsi que Damas que nous évoquait Noûr Eddin Abou’Lhaçan Aly, un géographe de Grenade au XIIIe siècle : « Damas notre demeure, où le bonheur se montre parfait, tandis que partout ailleurs il est incomplet [6]. »
Le constat de la photographe n’est aucunement désespéré, il affirme le regard, à travers ceux qui encore le convoquent, comme suprême lien au monde, sans doute même l’origine de la parole à venir, ou d’une parole à jamais éteinte.

Juste avant son départ, l’ange a dit : « Ne regarde pas mes yeux ! ».

Arthur Kopel


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[1in Abû-l-’Alâ al-Ma’arrî, L’Épitre du pardon, p. 239, Gallimard/Unesco, Paris, 1984.

[2En grec : psefos.

[3Ibn Battûta, Voyages I, De l’Afrique du nord à la Mecque, p. 212, La Découverte, Paris, 1997.

[4Streptopelia senegalensis.

[5Maître Eckhart, Ez was âbent des Tages, in Sermons II, p.36, Le Seuil, Paris, 1978.

[6Ibn Battûta, op. cit., p. 211.

Visitez également le site officiel de l’artiste :
www.gailalberthalaban.com



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